La crise ! entretien avec Samir Adin

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17022010

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La crise ! entretien avec Samir Adin




Je propose à votre lecture un article de fond, fouillé, lourd (l'article est en trois partie) mais que j'ai vraiment apprécié au plus haut point...
Il met en effet en perspective l'approche historique, économique (dominante pour l'auteur, normal il est marxiste) sociale, géo-politique et internationale des enjeux actuels.
Il a en plus cette énorme qualité d'être tout à fait compréhensible, bien que maniant des concepts économiques relativement ardus.. chapeau l'auteur !
Il est relativement ancien (mars 2009) mais pas une seule virgule n'est à changer car depuis nous sommes toujours dans cette phase de tentative de restauration du capitalisme qu'il décrit
J'ai lu cela cette nuit à trois heures du matin, j'en suis ressortie avec une énorme boule d'angoisse dans le ventre....


Dernière édition par brusyl le Mer 17 Fév 2010 - 11:51, édité 2 fois
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La crise ! entretien avec Samir Adin :: Commentaires

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Message le Ven 19 Fév 2010 - 22:05 par brusyl

'ai dû louper un épisode...
les interviews de Pascale Fourier

 
Thème: la crise !
Partie 3/3

Le capitalisme d'oligopoles financiarisées est l'ennemi de la démocratie.

Pascale Fourier :À un moment, dans l'un des textes que vous avez écrit, vous dites que cette nouvelle forme de capitalisme d'oligopoles financiarisées est l'ennemi de la démocratie. J'aimerais savoir en quoi...

Samir Amin : Oui, il est l'ennemi de la démocratie d'une façon très sérieuse et profonde dans ce sens que cette rente de monopole n'est possible que si le pouvoir de ces oligopoles s'exerce d'une façon incontestée non pas seulement dans la gestion économique de toutes les activités économiques aux échelles nationales et mondiale, mais également dans ce sens que le système politique soit à son service, c'est-à-dire que le système politique renonce à l'intervention dans la gestion de l'économie et l'abandonne à ces oligopoles au nom des soi-disant marchés, de la liberté des marchés...

Si l'on renoncer à réguler le système économique, à quoi sert de voter?

Or qu'est-ce qu'un système démocratique ? Un système démocratique, c'est un système dans lequel le choix, à travers l'élection et un parlement, disons, comporte des alternatives différentes et dans lequel ces alternatives peuvent être mises en œuvre à travers le pouvoir politique régulant la gestion du système économique.

Si l'on a renoncé à la régulation du système économique au profit des oligopoles qui ont le monopole de cette gestion, alors le vote n'a plus de sens. Et ça, dans les pays démocratiques occidentaux, les électeurs le savent bien: vous votez librement et les élections sont relativement honnêtes (elles ne sont pas falsifiées comme en Égypte ou je ne sais où), vous pouvez voter blanc, bleu, réactionnaire, conservateur, vous pouvez voter je ne dirais pas rouge, je dirais rose, socialiste, peut-être même rouge ( mais vous ne serez qu'une petite minorité...), mais quel que soit le gouvernement qui vient à la suite de ces élections, sa première phrase sera: « Nous n'y pouvons rien, c'est le marché qui décide ». Alors pourquoi voter ?

D'ailleurs, aux États-Unis, qui sont le pays démocratique le plus avancé dans le capitalisme des oligopoles, regardez les élections, même les élections présidentielles qui sont considérées comme les élections majeures aux États-Unis: la participation aux élections est minoritaire. Elle est de moins de 50 %; elle est rarement au-dessus de 50 %, et la moitié des électeurs qui ne votent pas, ce n'est pas la moitié riche, c'est la moitié pauvre: ils savent très bien que démocrates ou républicains, c'est la même chose. D'ailleurs Nyerere, l'homme politique tanzanien, avait dit à ce sujet : « Nous, pays pauvres nous avons un parti unique; vous, pays riches, vous avez deux partis uniques. Vous avez le choix à l'alternance entre deux partis qui font la même chose ». Donc c'est profondément antidémocratique.

Un « modèle » d'élection souhaité? Les élections au Parlement Européen....

Et ce choix antidémocratique, il est avoué d'une façon naïve parfois quand on dit que les sociétés occidentales souffrent de trop de démocratie. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ces élections sont inutiles. L'idéal serait des élections du type de celles du Parlement européen, élections pour un Parlement qui n'a pas de pouvoir... C'est difficile à faire passer sous une forme aussi brutale, mais regardez comment fonctionne l'Union Européenne: c'est tout à fait typique du déni de démocratie. Si vous votez mal pour les oligopoles, eh bien on vous fait revoter autant de fois qu'il est nécessaire jusqu'à ce que vous votiez bien, ou bien on ne tient pas compte de votre vote. Les Français ont voté Non à la constitution. La constitution par les accords de Lisbonne est mise en œuvre... Même si ces accords de Lisbonne ont été rejetés par l'Irlande, on va faire revoter l'Irlande 25 fois s'il le faut jusqu'à ce qu'elle vote Oui.

Le recul du politique au profit du sociétal....

Alors si c'est ça, la conception de la démocratie, il n'y a plus de démocratie ! La démocratie est en recul; elle n'avance pas. Et là je prends les pays capitalistes développés, dits démocratiques... Cette pratique est en régression. Et cette régression se manifeste dans la langue, dans le langage. On parle de « problèmes de société », de « problèmes sociétaux », on ne parle plus de « problèmes sociaux » parce qui dit problèmes sociaux dit problème de la majorité, des travailleurs, exploités, dominés, précarisés, voire chômeurs ou sans-domicile-fixe. Ça, c'est des problèmes sociaux. On les marginalise, ces problèmes sociaux, et on met en avant des problèmes dits de société comme l'égalité entre les genres pour prendre le terme anglais, (on dirait « les sexes » en français), qui n'est pas un faux combat, mais qui n'est pas de même nature. On parle des problèmes d'homophobie, etc, etc. On on ne parle plus des prolétaires.... Le terme « prolétaire » a été remplacé par « les immigrés » - la majorité des immigrés constitue une bonne partie du prolétariat effectivement, mais on ne parle plus des « prolétaires », qu'ils soient d'origine locale ou d'origine immigrée. On a remplacé la question du pouvoir décidé a travers des élections correctes, on ne parle plus du « pouvoir » on parle de la « gouvernance », la bonne et la mauvaise gouvernance. On a remplacé les discours d'une culture politique du conflit, c'est-à-dire reconnaissant la diversité des intérêts sociaux, et non pas sociétaux, et le conflit social : on parle désormais des « partenaires sociaux » maintenant, comme si l'exploité et l'exploiteur étaient des partenaires. On parle de la « gouvernance » nécessairement « bonne » ou « mauvaise » , c'est-à-dire le sermon religieux à la façon américaine qui remplace le discours politique. Et lorsque M. Sarkozy - et Obama ne le dit pas différemment - dit qu'il faudrait que les capitalistes soient honnêtes, Marx avait dit en son temps que le capitaliste n'existe pas, qu'il est l'incarnation du capital, qu'il ne peut pas se comporter autrement que conformément aux exigences de la rentabilité financière et économique du capital. Il n'est pas un monsieur qui est bon ou méchant, il est un monsieur qui agit conformément à la logique du capital.

Un système qui ne peut fonctionner que le contrôle militaire

Alors ça, c'est un recul de la démocratie. Mais à l'échelle mondiale, c'est pire. À l'échelle mondiale, c'est pire, pourquoi ? Parce que le capitalisme est à l'origine de cette polarisation à l'échelle mondiale sans commune mesure avec ce que toute l'humanité avait connu au cours de ces 3 000 ou 30 000 ou 300 000 ans qui ont précédé le capitalisme. Vers 1800, le rapport entre les plus riches et les plus pauvres des peuples du monde étaient de un à deux au maximum. Et même Bairoch, le très bon économiste décédé, l'estimait à 1 et 1.3, et les plus avancés n'étaient pas l'Europe à l'époque, c'était la Chine qui avait un PIB per capita jusqu'en 1820 supérieur à la Grande-Bretagne et supérieure à la moyenne européenne bien entendu!

On est passé de cette très grande proximité dans les niveaux de développement des peuples du monde à un rapport qui va de 1 à 20, 1 à 60 à l'heure actuelle. 1 à 20 entre les pays opulents et les pays dits à revenus moyens, ceux que l'on appelle aujourd'hui « les pays émergents ». Et 1 à 60 entre les pays opulents et les pays dits marginalisés, c'est-à-dire les plus paupérisés de la planète, notamment une bonne partie des pays africains. Ça, c'est une paupérisation à l'échelle mondiale gigantesque.

Le système ne peut se perpétuer qu'à la condition que la minorité des peuples, nations, « sociétés » je préfère dire, du Nord, 15 %, ait accès à la presque totalité des ressources naturelles de la planète et interdise cet accès. Ca implique justement quelque chose qui est tout à fait antidémocratique par essence: le contrôle militaire. Vous ne pouvez pas priver les Chinois, les Indiens, les Arabes, les gens du Sud-Est asiatique, les Africains, les latino-américains d'avoir accès ces ressources (pour faire une utilisation, bonne ou mauvaise, analogue à celle des occidentaux, de leurs ressources naturelles) sans avoir le contrôle militaire de la planète. Il y a 6000 bases militaires américaines d'intervention à travers le monde sur la planète. 6000 bases militaires. L'OTAN, c'est quoi ? L'OTAN, c'est l'instrument des États-Unis, ce sont ceux que j'appelle les « alliés subalternes » des États-Unis dans les interventions militaire décidées par les États-Unis.

Ce contrôle militaire de la planète, c'est par nature de l'aliénation des droits démocratiques des peuples. Comment peut-on parler de démocratie en Irak ou en Afghanistan ou dans les territoires occupés de la Palestine ? Militarisation et globalisation pour utiliser ce terme de franglais ( on dirait en Français « mondialisation »), sont indissociables. Mondialisation égale militarisation parce que cette mondialisation ne peut fonctionner telle qu'elle est que si les sociétés de la Triade conservent l'exclusivité de l'accès aux ressources naturelles de l'ensemble de la planète. D'où la guerre du Nord contre le Sud. L'intervention des États-Unis au Moyen-Orient, directement en Afghanistan et en Irak, indirectement à travers leur allié israélien en Palestine et à travers la Palestine la menace pour les pays arabes avoisinants, la menace contre l'Iran sous prétexte de développement de l'industrie nucléaire en Iran: toutes ces interventions sont la guerre du Nord contre le Sud qui a déjà commencé. Et on l'a dit à l'époque: l'objectif lointain, ce n'est pas l'Irak, c'est la Chine et peut-être même la Russie si elle sort du tunnel dans lequel elle s'était engagée – et elle sort de ce tunnel.

Oligarchie, statocratie et autocratie...

Nous avons un système, qui est le système des pouvoirs en place à travers le monde, qui est parfaitement antidémocratique. Il est oligarchique. On parle beaucoup dans la presse occidentale de « l'oligarchie russe ». C'est une pâle copie de l'oligarchie réelle des États-Unis de l'Europe et du Japon. Là, il y a véritablement oligarchie. Et cette oligarchie contrôle non pas seulement l'économie des États-Unis, de l'Europe et du Japon, mais l'économie mondiale. Et elle ne contrôle pas seulement la gestion économique, elle contrôle le pouvoir politique finalement dans la Triade en question. Là, on a une véritable oligarchie. En Russie, nous avons une oligarchie statocratie et l'État tente de contrôler l'oligarchie - ce qu'il ne fait pas. En Occident, quand on nous parle de « nationalisation d'une banque », on veut dire donner des milliards à une banque privée qui reste privée, de l'argent public à une banque privée qui reste privée, c'est-à-dire qu'on confie cet argent à la gestion des oligopoles. Le plan de secours aux banques en difficulté n'a pas été un plan d'État, ça été un plan des oligopoles, des banques elles-mêmes, au secours desquelles l'Etat est venu. En Russie, nous avons une oligarchie avec une tentative qui est positive de l'État ( même si cet État est fort peu démocratique) de contrôler cette oligarchie. En Chine, nous n'avons pas d'oligarchie, nous avons une statocratie, c'est-à-dire une classe dirigeante d'Etat, Etat-parti. Et dans le reste du tiers-monde, nous avons des autocraties. Elles n'accèdent pas au niveau d'oligarchies, c'est-à-dire qu'elles ne contrôlent pas leur économie locale nationale ou ne la contrôle que très indirectement : ce sont les oligarchies de la Triade qui les contrôlent et elles les contrôlent à travers des autocraties. Ces autocraties peuvent avoir une petite figure: c'est ce que j'appelle « la démocratie de basse intensité », comme en Inde par exemple ou dans quelques autres pays, ou des autocraties avec des caricatures de démocratie.

Trois illusions

Ce déclin de la démocratie, et non pas à ce renforcement de la démocratie, à mon avis est très dangereux, parce que c'est lui qui est à la bases des illusions actuelles, l'illusion sociale libérale (on ne parle même plus de social-démocratie...), celle qui consiste à penser qu'on peut rétablir le système tel qu'il était et , moyennant quelques petites mesures de régulation, le contrôler avec efficacité et au profit des classes populaires. Ca, c'est une illusion.

L'autre illusion, c'est l'illusion bourgeoise nationale. Le cas-type type le plus avancé, le plus cohérent, c'est celui de la Chine et nous avons le cas de la Russie, nous avons le cas de l'Inde, le Brésil et de quelques autres. C'est aussi une illusion, l'illusion d'un développement national capitaliste autonome s'affirmant dans la mondialisation, illusion puisqu'il se heurte à l'oligarchie dominante du Nord...

Et puis nous avons la troisième forme d'illusions, ce que j'ai appelé les « illusions passéistes », c'est-à-dire à défaut d'adhésion à une gestion démocratique de la société l'adhésion à un retour en arrière, soit à une gestion théocratique ou ethnocratique. Théocratique : nous avons le cas en Iran, mais aussi en Arabie Saoudite...Mais cela ne concerne pas que des pays musulmans : nous avons aussi les mouvements fondamentalistes chrétiens aux États-Unis, et maintenant avec un Pape de ce type chez les catholiques en Europe. Ce sont des illusions passéistes du même genre. Ethnocratique... Qu'est-ce que nous avons en Croatie, en Lettonie, pas seulement en Serbie? Ce ne sont pas des démocraties, ce sont des ethnocraties.

Nier les pouvoirs nationaux

Voilà la nature des classes dirigeantes aujourd'hui du capitalisme réellement existant. Ce ne sont pas du tout des pouvoirs démocratiques. Ce sont des pouvoirs fondamentalement anti-démocratiques. Ce système de mondialisation financière est un système qui pour asseoir le pouvoir économique et politique réel des oligopoles des centres impérialistes, ou du centre impérialiste collectif de la Triade, pour lui permettre de ponctionner sa rente de monopole à la fois sur les profits des activités dans les pays capitalistes développés et par son accès exclusif aux ressources naturelles de la planète entière, le pétrole, le gaz, etc., demain l'eau et d'autres choses, a besoin de réduire à néant les pouvoirs des Etats, des pouvoirs nationaux, que ce soit dans les centres eux-mêmes ou dans les périphéries dominées.

Dans les centres eux-mêmes, le processus est très largement avancé en Europe par la Constitution européenne qui détruit les pouvoirs réels des Etats nationaux sans les remplacer par un État européen. Les oligopoles ne veulent pas d'un État européen : ils veulent d'un non-État européen. Ils veulent détruire au nom de l'idéal européen les pouvoirs des Etats nationaux, mais ils ne les remplacent pas par un pouvoir fédéral ou confédéral réel. J'ai rencontré une fois un ministre luxembourgeois qui avait sur sa serviette « ma patrie l'Europe ». Je l'ai interpellé et je lui dis: « Votre vraie patrie, c'est la banque! Ce n'est pas l'Europe! ». Il l'a trouvé très mauvaise.

C'est ça ce qu'on peut appeler le « cosmopolitisme du capital ». Le terme est souvent rejeté parce que, hélas, il a été utilisé, comme on le sait, par toutes sortes de fasciste pour faire une fausse attaque contre le capitalisme. Malheureusement, c'est la réalité.

Ce système, comme je le disais, implique également à travers le contrôle militaire de la planète l'accès exclusif des oligopoles du Nord aux ressources naturelles de la planète entière et donc il nécessite la négation des pouvoirs nationaux. L'Irak en est l'exemple-même. Comment peut-on parler, même s'il est apparemment élu et même si le peuple irakien choisi de jouer cette carte comme étant la moins mauvaise.... - il s'agit d'un pouvoir colonial, un pouvoir mis en place par la puissance occupante. Donc la négation de ses pouvoirs. Il y a des pays qui résistent: la Chine, la Russie, qui tentent de résister, les grands pays émergeant comme l'Inde ou le Brésil et quelques autres. Mais la majorité des pays du Sud ne peuvent pas résister ou ne veulent pas résister à cette forme de gestion.

Que faire?

Donc comment faire face à cela? Comment répondre à ce cosmopolitisme des oligopoles ? « Cosmopolitisme », on peut le prendre sous la forme caricaturale - et je n'aime pas le prendre comme ça, parce que c'est sous cette forme qu'elle apparaît sous la forme de la fausse anglicisation du monde- : ces « executive » comme on dit en anglais, c'est-à-dire les cadre dirigeants des oligopoles qui se promènent avec des attachés-cases en avion en première classe et qui parlent ce mauvais anglais... Comment y répondre ? Le seul moyen d'y répondre, c'est l'internationalisme des peuples, c'est-à-dire que la majorité des peuples, les classes travailleuses lato sensu - je ne parle pas du prolétariat ouvrier exclusivement-, la majorité des peuples comprenne que face à ce cosmopolitisme ils sont tous des victimes à des degrés divers, mais tous des victimes. Et je terminerai sur cette phrase, ce qu'il faudrait, c'est qu'ils comprennent que le défi, c'est de sortir du capitalisme en crise et non pas sortir de la crise du capitalisme.

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 14:32 par Mister Cyril

"sois malin et gougueulise le titre"
Oh la, la tu crois pas que tu m'en demandes un peu trop non???

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 14:25 par brusyl

PARTIE 2

Pascale Fourier :Tout à l'heure, vous disiez que les groupes financiarisés ont pompé des rentes de monopole..ont pompé une certaine partie de la plus-value, assez importante... Je n'ai pas très bien compris...
Samir Amin : Ça, ça mérite explication effectivement. On peut donner une explication dans le langage prétendu scientifique des économistes, mais on peut le donner aussi dans un langage plus courant. Je vais essayer de le faire de la deuxième manière.

Le capitalisme répond à ses crises par la concentration, c'est-à-dire la constitution de monopoles et d'oligopoles

Le capitalisme répond à ses crises par la concentration, c'est-à-dire la constitution de monopoles et d'oligopoles. Il a répondu, comme je l'ai dit à l'heure, à sa première crise structurelle des années 1870 à 1890 par la formation des premiers monopoles. Et ce n'est pas étonnant, ça a commencé aux États-Unis: les « trusts », terme inventés aux États-Unis pour désigner ces nouveaux grands monopoles. Ces premiers grands monopoles ont été analysés à l'époque par l'anglais Hobson, l'allemand Hilferding, et Lénine.

Le capitalisme a répondu de la même manière à la deuxième grande crise qui a commencé en 1971 avec l'abandon de la convertibilité en or du dollar et l'effondrement des taux de croissance dans les pays capitalistes développés, par une nouvelle vague de concentration, une nouvelle vague de formation d'oligopoles. Et cette deuxième vague, c'est ce que j'appelle les oligopoles d'aujourd'hui, a amené un niveau de monopolisation, de concentration de la gestion de l'économie mondiale sans commune mesure avec la première vague. Lénine croyait naïvement que les monopoles tels qu'ils étaient apparus en son temps constituaient la fin de la concentration du capital dans le capitalisme. Hélas, il avait tort, et nous en avons une seconde.

Les oligopoles contrôlent l'économie mondiale à travers le contrôle du marché monétaire et financier.

Cette seconde vague de formation d'oligopoles, cette fois pour la première fois, contrôle à peu près toute l'économie mondiale, directement et indirectement: elle la contrôle à travers le contrôle du marché monétaire et financier, d'où le terme de « financiarisation ».

Qu'est-ce que ça veut dire le contrôle du marché monétaire et financier ? Ça veut dire que l'accès au capital est réservé, la décision et la possibilité d'accéder au capital est réservée à ces oligopoles. Quand je dis « l'accès au capital », ce n'est pas l'accès de vous et moi à un emprunt de 20 000 € ou 50 000 pour acheter un logement ou une voiture, c'est l'accès au marché du capital pour 3 milliards d'euros ou de dollars pour une grande entreprise. Et c'est le marché dominant.

Les économistes conventionnels parlent d'  « économie de marché ». « Économie de marché » ne veut rien dire, il faudrait dire « économie de marchés » au pluriel, non pas marché « -é », mais « -és », et en prenant soin de hiérarchiser ces marchés. Et le marché des capitaux est le marché dominant, c'est-à-dire que c'est l'accès au capital qui détermine l'orientation du développement économique, de la croissance économique, et conditionne tous les autres marchés, que ce soit le marché pour vendre des automobiles ou le marché pour vendre des chaussettes avec une publicité particulière ou le marché pour vendre des services à domicile avec également une publicité particulière, et surtout et c'est ça qui est important, le marché du travail ou les marchés du travail, fragmenté - et la précarisation est la forme des marchés du travail dominés par ce marché financier qui est le marché dominant.

La financiarisation: le moyen de ponctionner la rente.

Le marché financier est un marché qui remplit deux fonctions. D'abord le prélèvement sur l'ensemble des activités productives de biens et services (encore une fois qu'il s'agisse de produire des automobiles, des chaussettes ou la livraison à domicile de produits alimentaires ou d'autres produits). Le marché des biens et services produit la plus-value, produit la masse de profits. Mais à travers le contrôle du marché financier, les oligopoles s'approprient une bonne part de ces profits qui deviennent des rentes de monopole. Et c'est la raison pour laquelle la financiarisation n'est pas le produit d'un accident, n'est pas le produit de l'invention des formes d'interventions sur le marché financier, qui ne sont que des moyens. Mais elle répond aux intérêts objectifs de l'oligarchie dominante parce que c'est le moyen pour elle de ponctionner cette rente.

Est-ce que c'est clair maintenant ?


Pascale Fourier: Je n'arrive pas à comprendre la partie sur « s'approprie cette plus-value ». Comment le fait d'être détenteur de capital permet de capter une part importante de la plus-value ?

Samir Amin : Les opérations financières sont motivées par les taux de change flexibles au niveau international et les taux d'intérêt prétendument déterminés par le marché aux différents niveaux nationaux.

Ces deux marchés sont de faux marchés: ce sont des marchés qui sont régulés en fait. A l'époque de Bretton-Wood, ces marchés étaient régulés par l' État. Les taux de change étaient régulés par la négociation internationale, par des dévaluations éventuelles, mais ils étaient décidés par les Etats. Les taux d'intérêts étaient eux commandés par les banques centrales, c'est-à-dire des institutions d'État à l'époque et déterminés en fonction de la politique monétaire de l'État pour soit favoriser la croissance soit la ralentir.

Désormais, ces deux taux sont dérégulés, c'est-à-dire laissés au prétendu « marché », c'est-à-dire le marché des capitaux, c'est-à-dire ce marché où n'interviennent que ces oligopoles. Vous n'y intervenez pas, vous ! Même pas le petit spéculateur qui croit qu'en achetant 15 actions, il participe aux marchés financiers! C'est une rigolade! Ceux qui participent aux marchés financiers sont ces oligopoles qui achètent et vendent quotidiennement des centaines de milliards de dollars et qui, par conséquent, régulent à travers cette intervention les taux de change et les taux d'intérêt. Et ils font des bénéfices dans cette régulation.

Les profits ne peuvent être créés que par l'activité productive... L'argent ne fait pas de petits...

Ces bénéfices - j'utilise volontairement ce terme vague-, ces bénéfices n'ont pas de base normale, de base naturelle: ils sont donc prélevés sur les profits créés par l'activité productive. Les profits ne peuvent être créés que par l'activité productive... L'argent ne fait pas de petits... L'argent fait des petits en passant à travers la production. Le capital s'investit dans une production qui produit des profits. Mais le capital financier ne produit pas de profits, il prélève sur les profits. Et ce prélèvement à la nature d'une rente. Marx avait étudié le problème d'une façon parfaite. On redécouvre aujourd'hui des choses que Marx a écrite il y a 150 ans et qui sont vraies à toutes les étapes du système capitaliste. Que l'on ait inventé au cours de cette deuxième financiarisation qui vient de se casser la figure des techniques, des formes nouvelles d'interventions sur le marché du crédit ( les subprimes en sont un exemple) est tout à fait secondaire. Marx avait déjà décrit les formes inventées en son temps pour les interventions sur le marché financier. C'est un prélèvement. Et qui dit prélèvements dit rente. C'est un prélèvement qui ne crée pas de profits, mais qui prélève sur les profits créés. D'où ce que j'ai dit, les deux taux.

Un groupe oligopolistique n'est pas un groupe financier; ce ne sont pas les banques qui sont responsables, ce ne sont pas les compagnies d'assurances qui sont responsables, ce ne sont pas les fonds de pension qui interviennent sur les marchés financiers qui sont responsables. Parce que ces oligopoles sont des ensembles qui contrôlent à la fois les grandes institutions financières, les banques, les assurances et fonds de pension et les grands ensembles productifs, c'est-à-dire l'industrie du pétrole, l'industrie nucléaire, l'industrie des automobiles, le logement ( parce que même si les logements sont appropriés privativement par des millions, ou des milliards peut-être maintenant, de petits propriétaires, les grandes oligopoles interviennent dans la construction).Prenez les parcs automobiles de la ville de Paris: c'est un oligopole, c'est deux aux trois oligopoles qui les contrôlent. Pourquoi ? Parce que pour faire un parc automobile dans Paris, ce n'est pas avec 100 000 ou 200 000 ou 3 millions d'euros que vous pouvez le faire. Il faut que vous ayez accès aux marchés des capitaux qui vous donnent... je sais pas... 500 millions d'euros, peut-être, pour pouvoir le faire. Donc c'est par ce moyen qu'elles prélèvent cette rente de monopole.

Ces oligopoles sont donc des oligopoles qui ne sont pas exclusivement financiers. Chaque oligopole regroupe des activités productives et des activités financières. Leurs investissements se font dans les deux sphères. Quand elles investissent dans un oligopole qui investit dans l'élargissement et l'approfondissement du système productif - produire d'avantage d'automobiles ou produire des automobiles moins coûteuses, ou produire des automobiles nouvelles, plus coûteuses mais ayant des performances supérieures, ça c'est un investissement productif, même si on peut l'estimer être un gaspillage avec d'autres critères. Dans ces investissements productifs, ces oligopoles ne produisent des profits qu'à un taux qui est voisin de près de 5 %. Mais par contre, lorsqu'elles investissent dans ce qu'on appelle « spéculations » - pour ma part, je ne les appelle pas « spéculations » parce que ce sont des opérations normales- , dans des opérations d'intervention sur le marché des changes, d'intervention sur les marchés interbanques de flux financiers, donc sur le taux d'intérêt, quand elles régulent à travers cela les taux de change et les taux d'intérêts, elles perçoivent là des bénéfices dont le taux est de 15 %.

Les « petits »de l'argent ne sont que le prélèvement sur la production faite dans les secteurs productifs.

L'existence des deux taux est la démonstration qu'il y a une rente qui est perçue par certains sur la masse des profits. Et c'est ça, la rente de monopole.

J'espère que mon explication est pédago, mais ce n'est pas sûr...

Investir en bourse, si vous êtes gagnant et pas perdant, vous gagnez de l'argent, mais vous ne créez pas. Ceux qui créent, ce sont ceux qui produisent. Mais Marx a déjà écrit ça. L'aliénation, ce qu'il appelle « l'aliénation », c'est cette croyance que l'argent fait des petits par lui-même. C'est une croyance de bourgeois; malheureusement, elle est largement partagée dans l'opinion publique générale, mais c'est une croyance fausse: l'argent ne fait pas de petits, c'est la production qui croît. Et les « petits de l'argent » ne sont que le prélèvement sur la production faite dans les secteurs productifs.

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 13:49 par brusyl

allez Bru plus qu'un pas, vas-y, franchis le Rubicon camarade[quote]
je suis en train de prendre mon élan !

La suite, la suite!!!
un peu de patience mon petit (je me suis fait ch... à copier cet article ici : problème de mise en page colonne/page entière) je vais essayer de copier la partie 2 (hé hé c'est la trois la meilleure) ! ou alors sois malin et gougueulise le titre

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 12:06 par Mister Cyril

La suite, la suite!!!

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 12:04 par Mister Cyril

C'est Tournier qui va être content avec la crise monétaire de 1971...

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 12:02 par Mister Cyril

Excellentissime...allez Bru plus qu'un pas, vas-y, franchis le Rubicon camarade!!!

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Message le Mer 17 Fév 2010 - 11:48 par brusyl

Samir Amin,
économiste et président du Forum Mondial des Alternatives,
Interview du 9 Mars 2009
Thème: la crise !
Partie 1/3
Restaurer le système tel qu'il était ne peut conduire à terme qu'à une crise
plus grave encore


Pascale Fourier :À l'occasion de la crise,on a entendu nombre de politiques et de
commentateurs appeler à une refondationdu capitalisme. Cela semble effectivement
une nécessité, non ?

Samir Amin : Non pas du tout, justement.J'utiliserai une phrase un peu provocatrice...
Le choix de stratégie d'action est le suivant :sortir de la crise du capitalisme ou sortir ducapitalisme en crise. On comprend bien que les pouvoirs établis, les capitalistes et les gouvernements cherchent seulement à sortirde la crise du capitalisme, qu'ils appellent ça« refonder le capitalisme » ou autre chose ne change pas grand-chose à l'affaire. Par contre, il serait déplorable que les victimesdu capitalisme qui sont quand même un peu
plus nombreux que les milliardaires qui en sont les bénéficiaires acceptent eux aussi, ou s'inscrivent dans une stratégie de sortie de la crise du capitalisme et non pas de sortie du capitalisme en crise.

La crise n'a pas commencé le 15 septembre2008 avec l'effondrement financier.
L'effondrement financier est seulement une nouvelle étape du développement de la crise, car, avant septembre 2008, il y avait quand même des chiffres-record de chômage à travers le monde capitaliste et beaucoup de choses qui n'allaient pas.
La crise a commencé beaucoup plus tôt.
La crise a commencé à mon avis en 1971,pour mettre une date, c'est-à-dire lorsque les autorités des États-Unis ont décidé d'abolir la convertibilité en or du dollar. Les années 70 qui ont suivi ont été marquées par un effondrement, et on ne s'en est jamais remis depuis 1970-75: les taux de croissance sont tombés à la moitié de ce qu'ils avaient été pendant les Trente Glorieuses qui avaient précédées, et les taux d'investissement productif dans l'expansion et l'approfondissement du système productif sont tombé aussi à la moitié de ce qu'ils étaient au cours des Trente Glorieuses.

Donc la crise avait bel et bien commencé dans les années 70. La réponse du capital à cette crise aux fonds structurels a été comme toujours davantage de
concentration, davantage de centralisation du capital. Et c'est au cours des années 70 et 80 que se sont constituées ou se sontrenforcés les grands groupes, une poignée de grands groupes, qui contrôlent l'ensemble du système économique capitaliste. C'est la raison pour laquelle je les appelle « ploutocratie ». 500
gigantesques groupes financiers ou financiarisés contrôlent la presque totalité des décisions économiques majeures partout dans le monde Et c'est un degré de
concentration du capital qui n'a pas deprécédent.

Cette concentration du capital gigantesque est à l'origine de la financiarisation. La financiarisation n'est pas le produit d'une dérive intellectuelle du triomphe de l'école de Chicago et des néolibéraux, etc. Je ne crois pas que ce soit les idées, justes ou fausses, qui commandent le monde, ce sont,les intérêts sociaux.

Pourquoi donc cette financiarisation ? Que signifie cette financiarisation ?

La financiarisation signifie tout simplement que le groupe des oligopoles - je les appelle, tout le monde les appelle les « oligopoles »-, qui contrôlent l'économie mondiale dans les pays capitalistes développés commedans les pays du Tiers-Monde, pompe une rente de monopole sur la masse des profits créés par les activités productives. Et cette rente de monopole est véritablement le produit de ce caractère oligopolistique: il n'est pas le produit de la financiarisation. La financiarisation est le moyen, le moyen, par lequel ces oligopoles pompent sur la plus-value (la masse des profits créés par l'économie mondiale, nationale et mondiale) leur rente de monopoles.
D'où les deux taux de profit apparents, le taux de profit apparent des investissements financiers (c'est-à-dire des investissements dans la sphère financière qui visent à être autour de 15 % et qui n'y arrivent pas toujours - mais il n'est pas très loin de 15 %), et le taux de profit dans les activités directement productives, que ce soit la production d'automobiles, de chaussettes,de produits alimentaires ou de service de toute nature, tourne autour de 5 %. La différence gigantesque entre ces deux taux de profit, c'est la rente des oligopoles. Donc ces oligopoles sont donc les rentiers au sens plein du terme, c'est-à-dire qui'ils créent de l'argent avec de l'argent, sans passer par la production, et en pompant cet argent qui crée de l'argent sur les activités productives.

Cette financiarisation est voulue.

Evidemment cette financiarisation entraîne des conséquences considérables, dramatiques. D'une part, elle ralentit la croissance, puisqu'il y a moins
d'investissements dans les sphères directement productrices, et d'autre part elle alimente à partir de là le chômage... Elle entraîne le chômage, la précarité, la
précarisation des emplois, voire même une réduction des rémunérations en termes réels, qui est inégale bien entendu selon les couches sociales, mais qui est tout à fait visible. Elle entraîne donc une inégalité grandissante. Et cette rente de monopole, ce ne sont pas les actionnaires qui en sont les bénéficiaires. On parle en leur nom, mais les actionnaires sont parfaitement manipulés, de même que ce ne sont pas les retraités, ceux qui bénéficient des fonds de pension privés, qui sont les bénéficiaires, parce que les fonds de pension sont gérés par l'oligarchie financiarisée. Cette rente de monopole, d'une part et d'autre part le chômage, la précarité, signifient simplement une inégalité sociale grandissante. L'inégalité ne peut pas grandir ad vitam aeternam. Elle devient non seulement socialement et politiquement intenable, mais elle devient même sur le plan de la gestion économique intenable, parce que tandis qu'à un pôle la masse des profils captés sous la forme de rentes de monopoles grandit sans fin, à l'autre pôle la demande solvable qui est liée aux activités productrices et aux
rémunérations des travailleurs de toutes nature - pas seulement des travailleurs de base, mais aussi des classes moyennes- voit sa part réduite. Toutes les statistiques le montrent. Tout cela, ce sont des banalités: la part des revenus du travail dans le PIB décroît d'une façon régulière et la part des rémunérations du capital croît. Et dans cette part des rémunérations du capital, la rente des monopoles, des oligopoles elles-mêmes est en croissance continue.

Ça devait éclater un jour ou l'autre. François Morin avait estimé, dans son livre Le Nouveau Mur de l'argent publié en 2006 que le volume de cet endettement artificiel à partir duquel la rente de monopole était pompée était de 3000 milliards de dollars, 3000 milliards de dollars en 2006. Et j'ai été tout à fait convaincu dès le départ que c'était intenable en lisant le livre de Morin.
Et j'ai même dit à l'époque : « Je n'ai pas de boule de cristal, mais ce système ne peut pas durer plus d'une dizaine d'années ».
Nous étions en 2006: 2 ans après le système explosait. Donc cette explosion n'était pas du tout inattendue, pas du tout,tout au moins pour moi et pour quelques autres.
Mais elle était tout à fait imprévisible pour les économistes conventionnels, parce que, pour eux, comme l'a dit Mme Lagarde trois jours après le premier effondrement, « la sagesse des marchés va rétablir l'ordre très rapidement ». C'est une idée complètement fausse, je dirais à la limite même stupide.
Mais c'est l'idée dominante. Et cette idée fausse dominante, elle est dominante non pas parce que c'est une idée que l'on croit juste, mais tout simplement parce que elle sert tout à fait les intérêts des oligopoles. À partir de là, la crise ne peut que s'approfondir.

Je vais faire un parallèle, parce que l'histoire se répète de façon très curieuse. L'opinion publique d'une façon générale,surtout à l'heure actuelle, parce que l'opinion publique à l'heure actuelle, l'opinion des adultes et des gens un peu plus âgés que ça, c'est l'opinion de gens qui ont connus l'après deuxième guerre mondiale, qui ont connu les Trente Glorieuses et qui s'imaginent que le capitalisme est un système de croissance continue avec une répartition des revenus disons plus ou moins acceptable, avec leshauts et des bas.... à peu près un long fleuve tranquille, disons. Ce n'est pas ça du tout.

L'histoire du capitalisme, c'est au contraire histoire de très longues crises, très longues.
Ce ne sont pas seulement les petites fluctuations, les deux ou trois années de croissance accélérées, suivie par deux ou trois années de croissance ralentie, ce qu'on appelle les « récessions » dans le langage économique conventionnel. C'est beaucoup plus grave que cela.

Je fais le parallèle. La grande crise précédente a commencé en 1873, exactement 100 ans avant la nouvelle crise structurelle, 1971. A cette grande crise
structurelle qui commence en 1873, la réponse du capital a été effectivement la création de monopole. C'est la première vague de centralisation du capital et
d'émergence des grands monopolesmodernes, ces grands monopoles que Hobson, Iphering et Lénine ont analysés à leur époque. Cette première centralisation
des monopoles - Lénine très optimiste disait« phase suprême du capitalisme »... Il pensait que c'était déjà mûr pour s'effondrer-, a permis la première Belle
Epoque. Le terme « Belle Époque » a été utilisé à l'époque entre 1890 et 1914 - presque exactement 1990-2008. Notre seconde Belle Époque est un peu plus courte que la première. Les deux Belles Époques présentent les mêmes caractéristiques, c'est-à-dire une concentration énorme du capital, mais chaque fois grandissante: cette fois, la deuxième Belle Époque a un niveau de concentration du capital sans commune mesure, je dis qualitativement différente avec ce qu'il en était au cours de la première Belle Epoque. On parle de la mondialisation comme de quelque chose de nouveau, mais si on lit ce qui a était écrit entre 1890 et 1914, c'était la mondialisation, avec le même discours: la Belle Époque, c'est la paix, c'est la démocratie - qu'on entendait probablement pas exactement de la même façon aux deuxépoques-. On entend le même discours.

La première Belle Époque s'est terminée par la guerre de 1914. Elle a conduit justement ces oligopoles à entrer en conflit entre eux, un conflit violent qui a conduit à la première guerre mondiale. Mais la première guerre mondiale a été aussi l'occasion de la révolution russe, c'est-à-dire la première révolution au nom du socialiste et de la sortie du capitalisme - je ne discuterais pas de ce qu'elle est devenue par la suite, c'est pas notre sujet. Mais donc lors de cette première Belle Époque, on a écrit les mêmes âneries qu'aujourd'hui, c'est-à-dire « c'est la fin de l'histoire », etc. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on l'a appelé « la Belle Époque » - ceux qui en étaient les bénéficiaires, évidemment en son temps...Elle s'est conclue par la guerre et la révolution russe.

Avec cette deuxième Belle Époque, nous avons une répétition: crise structurelle qui commence en 1971, centralisation du capital qui commence en 1980 et se développe dans les années 80 et qui atteint un niveau qualitativement différent, comme je le disais, du niveau précédent, et nouvelle Belle Époque, avec le même discours, la paix, la démocratie etc. Et ça s'est terminé par le krach. Mais ça s'est terminé aussi par une nouvelle guerre, mais une guerre d'un type différent cette fois :pas une guerre inter-impérialiste entre les impérialistes concurrents comme la guerre de 1914, mais la guerre de l'impérialisme collectif de la triade États-Unis (avec ses deux provinces extérieures, rapprochée - le Canada- ,éloignée - l'Australie-), l'Europe ( l'Europe de l'Union Européenne, mais même pas de toute l'Union Européenne, l'Europe à l'ouest de la Pologne disons, et au nord de la Croatie), et le Japon. Cet impérialisme collectif est rentré dans la guerre permanente contre les pays dunSud.L'agression contre l'Irak qui a été décidé, planifiée par l'establishment des États-Unis amorce simplement une nouvelle série de longues guerres, mais d'une nature différente cette fois:c'est la guerre du Nord contre le Sud. Ce n'est pas la guerre des Etats du Nord entre eux, entraînant évidemment leurs colonies et dépendances du Sud derrière eux. C'est le même développement.

Alors le système, les pouvoirs en place face
à cette crise, qu'est-ce qu'ils se proposent ?


Ils se proposent plusieurs choses. Un, de rétablir le système à peu près tel qu'il était avant l'effondrement financier. Je dis « à peu près » parce qu'ils prendront quelques mesures tout de même de petite régulation - enfin les gouvernements, non, les gouvernements à travers les oligopoles prendront eux-mêmes des mesures, mais des mesures mineures (certains disent« purement cosmétiques »). Peut-être qu'ils iront un peu plus loin... Peut-être... Ce n'est pas impossible...

La restauration du système tel qu'il était
est-elle possible ?


A court terme, je dirais,ce n'est pas impossible, à deux conditions.
L'une que l'injection des fonds pour rétablir la rentabilité et le fonctionnement normal, la fluidité, la rentabilité du capital, soit la hauteur des montants nécessaire, et ces montants sont gigantesques: ce sont 3000 milliards.
Morin et moi avions dit « 3000 milliards » dans les années 2002-2004-2005; les grands experts du Fonds Monétaire International sont arrivés à ce chiffre il y a
deux semaines... Au lendemain du 15 septembre, ils ont dit : « On a besoin de 700 milliards » et pas de 3000 milliards; ils sont arrivés à 3000 milliards en augmentant de 700 milliards progressivement.
Les plans actuels, que ce soit le plan américain des États-Unis ou les plans européens (s'il y a plan européen) ne sont pas encore à la hauteur des injections
nécessaires pour rétablir le système tel qu'il était. Mais je n'exclus pas qu'il le devienne,au cours de l'année, des deux années à venir disons.

L'autre condition pour que cette restauration puisse fonctionner, c'est que les victimes, parce qu'il aura des victimes restent désunis. Les victimes sont les dizaines de millions de chômeurs supplémentaires, les précaires en nombre grandissant... A travers une inflation, une petite inflation, la dégradation des revenus réels non seulement de la majorité des travailleurs mais même d'une bonne partie des classes moyennes s'est déjà amorcée. Si leurs protestations restent ce qu'elles sont jusqu'au moment actuel, c'est-à-dire largement fragmentées et largement sur la défensive - défendre les acquis du passé attaqués par le système à l'heure actuelle -,dans ce cas-là, la restauration du système tel qu'il était n'est pas possible.

Mais je suis prêt à parier que si le système est rétabli tel qu'il était, même avec quelques mesures de contrôle un peu plus sérieux, dans un espace de quelques
années, il y aura un deuxième krach, et encore plus grave.

Là encore, je fais le parallèle. Après la première catastrophe, la première Belle Époque du 1890 1914 débouche sur la guerre mondiale, la révolution russe. En
1920, que font les pouvoirs dominants des pays occidentaux ? Ils rétablissent le système tel qu'il était avant 1914 en abandonnant la Russie. Sauf sur ce morceau
de la planète qui sort de la planète, on rétablit partout ailleurs le système tel qu'il était avant 1914, dans les métropoles et dans les colonies dominées à l'époque. Une seule personne, un seul économiste, a vu à l'époque que c'était absurde et que ça ne pouvait conduire qu'à la catastrophe: c'est Keynes. Mais bien que Keynes l'ait dit en 1920, personne ne l'a écouté, et à l'époque,ceux qu'on écoutait, c'était effectivement des économistes conventionnels analogues aux économistes libéraux et néolibéraux qu'on connaît aujourd'hui. Ça a conduit à lagrande crise de 1929, qui était tout à fait
prévisible elle aussi, laquelle a conduit à la deuxième guerre mondiale et à une nouvelle vague de sortie du capitalisme, ou de tentatives de sortie, même si les pays ont évolué de façon différente par la suite: la Chine, les grand mouvements de libération nationaux de l'Asie, de l'Afrique, ont abouti à l'indépendance de l'ensemble des pays des deux continents, en une dizaine, une quinzaine d'années après la deuxième guerre mondiale.

Donc nous avons une répétition et si par hasard donc le système était restauré tel qu'il était, il aboutirait à une nouvelle catastrophe.

L 'histoire se répète, mais avec des éléments nouveaux, bien entendu: on parle beaucoup de révolution technologique et scientifique, l'informatique, etc. Tout cela est vrai. On parle beaucoup de beaucoup de choses qui sont effectivement des éléments nouveaux. Mais l'élément nouveau le plus grave, le plus important à mon avis, je l'appellerais « la rareté relative » des ressources naturelles, des grandes ressources naturelles. Je ne veux pas parler nécessairement d'épuisement définitif parce que, pour le pétrole comme pour d'autres ressources naturelles, on découvre sans arrêt des réserves nouvelles même si elles sont plus coûteuses à exploiter, mais l'épuisement des ressources naturelles. Et c'est cet épuisement des ressources naturelles qui conduit effectivement le système à opter pour la guerre du Nord contre le Sud : si les sociétés du Nord – je ne dirais pas « les peuples », mais les sociétés dans un sens plus large- veulent maintenir leur mode de vie et de consommation et de gaspillage, il est nécessaire pour cela que les 15 % de la population de la planète qu'elles représentent aient accès à 100 % ou 90 % des ressources naturelles de la planète pour eux-mêmes en privant l'accès à ces ressources naturelles pour la majorité des peuples du monde, les peuples d'Asie d'Afrique et d'Amérique Latine qui additionnés représentent 85 % de la population de la planète.

Ce système, donc de restauration, ne peut exiger que la militarisation et le contrôle. Et je conclus: c'est en cela que ce système est profondément antidémocratique, profondément, contrairement au discours qui soutient que « le capitaliste, c'est la démocratie ». Ce capitalisme que j'appelle pour cette raison « sénile », obsolète peut être si l'on veut être un peu moins violent dans les termes, ce capitalisme ne peut pas continuer à avancer sur ces bases fondamentales sans aggraver à l'échelle mondiale les inégalités entre les sociétés du Nord et les sociétés du Sud. C'est ce que
Marx appelait « la paupérisation » - parce que la paupérisation est gigantesques à l'échelle mondiale et elle ne commence pas en septembre 2008: le processus
d'accélération de la paupérisation commence en 1971, 70 ou 75 peu importe. Et cette paupérisation se marque par cette aggravation considérable, par une
marginalisation de population entières, en particulier paysanne, de l'ensemble des populations des sociétés du Sud.

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