L’autocollant comme plaidoyer pour la démocratie directe

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22032010

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L’autocollant comme plaidoyer pour la démocratie directe




Zvonimir Novak : « Je vois l’autocollant comme un plaidoyer pour la démocratie directe »
mercredi 17 mars 2010, par Lémi

http://www.article11.info/spip/spip.php?article712

L’autocollant politique, objet anodin et gadget ? Pas vraiment. Ou : pas que. Depuis un siècle (environ) qu’il a envahi les rues de l’Hexagone, l’autocollant est une arme graphique de choix pour les contestataires de tous poils. Ainsi qu’un objet d’étude passionnant pour qui s’intéresse à la Lutte des signes. La preuve avec Zvonimir Novak, qui vient de publier un livre sur le sujet.

L’objet d’étude est original. Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont choisi de se plonger dans l’histoire française de l’autocollant politique de gauche... Loufoque, tu dis ? Pourquoi pas une analyse du papier à lettre chez LO, tu te gausses ? Tu as tort : le travail de Zvonimir Novak est aussi riche que parlant. Il suffit de parcourir le livre que ce chercheur d’origine croate vient de publier aux Éditions Libertaires - La Lutte des signes, 40 ans d’autocollants politiques - pour s’en convaincre. Il s’agit en effet d’une recension fascinante des différentes formes adoptées par le sticker depuis qu’il s’est imposé dans le débat politique comme le plus simple et le plus maniable des moyens de communication. On va dire : l’AK47 de la guerre des signes.

Par mail, Zvonimir Novak avait prévenu : « Je viendrai avec des documents qui vont vous surprendre. » Promesse tenue. Dans un café des environs de République, celui qui a amassé la plus grande collection d’autocollants politiques de l’hexagone (plus de 20 000) sort délicatement ceux qu’il a choisi de mettre en avant, un par un : du premier, un "papillon" antisémite faisant l’éloge de Drumont [1], jusqu’au dernier, une statue de la liberté vert fluo dégustant une banane et appelant à un flash mob, tous content une histoire politique et graphique. Se font marqueurs d’époque et d’événements. Et posent leurs propres codes.
Par exemple, que Ségolène Royal vire au mauve n’est pas anecdotique, souligne Zvonimir Novak : « On peut voir l’évolution du Parti Socialiste par la manière dont il a peu à peu abandonné le rouge sang pour des couleurs plus fades. Ségolène Royal correspond à la dernière évolution, celle du mauve. » Ainsi étudiés, les autocollants se font grille d’analyse alternative. Et tissent des liens entre les époques. L’ensemble forme un parcours passionnant dans les arcanes graphiques de la contestation.

Prémices : du papillon au sticker moderne
Si l’autocollant que l’on connaît a été inventé aux États-Unis - dans les années 1960 par un certain Avery - , son principe remonte bien plus loin en arrière. L’idée originelle, celle d’envahir visuellement la ville de documents susceptibles de transmettre un message en un clin d’œil, s’est ainsi largement développée dans les années 1920 et 1930, au moment où extrême droite et socialistes se livraient une guerre impitoyable :

Dans l’entre deux-guerres s’est déroulée une véritable bataille des papillons. Le papillon était un autocollant, sauf qu’il se collait comme un timbre, il fallait le lécher. Il y avait une production très importante, au sein des ligues d’extrême droite comme chez les socialistes. Cela allait de pair avec la vogue des affiches politiques. Il faut imaginer les villes françaises de l’époque, Paris surtout, recouvertes d’affiches et de papillons.
Camelots du Roi ou jeunesses socialistes, tous en produisaient énormément. Souvent, les papillons se répondaient les uns les autres, comme une forme de jeu. Rappelons qu’à l’époque le socialiste Jean Zay a été obligé de faire passer une loi pour interdire la propagande à l’intérieur des écoles : il y avait ainsi une agitation politique permanente. Les papillons en étaient le reflet. Ils pouvaient être joliment humoristiques ou très haineux, avec un antisémitisme délirant.


[2]
Reflet d’un débat mouvementé, donc, l’autocollant-papillon s’est inscrit dès le début dans un paysage politique particulier : il était avant tout - et c’est encore le cas - un outil de contestation. Peu utilisé, au début du XXe siècle, par les partis institutionnels, il est rapidement devenu très populaire chez les formations politiques plus marginales, à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche. La raison ? La facilité d’utilisation et les coûts de production dérisoires.


Dans l’entre deux-guerres, le papillon était dans sa conception souvent proche du tract. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les deux ont même connu des modes d’utilisations semblables :

Le tract et le papillon ont parfois été utilisés de manière proche. Pendant l’occupation, les partisans de la Milice n’osaient pas coller leurs papillons devant tout le monde. Du coup, ils les lançaient par paquets entiers depuis des voitures, voire depuis des avionnettes. Les Résistants faisaient pareil.


C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale et aux États-Unis que la dimension commerciale de l’autocollant s’est affirmée. Une double révolution. Dans la forme, d’abord, puisque le principe du papillon, qu’il fallait humidifier, a disparu au profit de l’autocollant tel qu’on le connaît aujourd’hui. Sur le fond, ensuite, puisqu’il est devenu graphiquement plus consensuel et qu’il a en partie été récupéré par des forces politiques conventionnelles :

C’est aux États-Unis que l’autocollant sous sa forme actuelle a été inventé, par un homme nommé Avery ; les autocollants Avery existent d’ailleurs encore, il s’agit même aujourd’hui d’une énorme entreprise. Les autocollants américains ont fait entrer le genre dans une autre dimension, celle du marketing. D’un seul coup, il y avait un côté beaucoup plus professionnel, avec une véritable volonté d’influer sur la foire électorale. Ce n’était pas le cas du papillon d’avant guerre, qui n’avait pas une visée électorale.


Même chose en France ? Pas totalement :

Les Américains ont très vite lancé les "bumper stickers" (des autocollants à placer sur les pare-chocs) et les "window stickers" (sur les vitres). En France, à part sur des thématiques écologiques ou plus citoyennes, on ne décore pas les voitures de cette manière, on n’affiche pas ainsi son choix électoral.

"Arme" privilégiée de formations politiques plutôt marginales, l’autocollant a été - et reste encore - utilisé dans des cadres moins alternatifs. En France, son grand "boom" date des élections présidentielles de 1969 (avec le très réjouissant "Pompidou tient ce qu’il promet") et de 1974 (avec cet autre monument d’inventivité : "Allez Giscard, Allez France" [3]). Un "boom" relatif : en dehors des périodes d’élection (en 2007, PS et UMP n’ont pas lésiné sur la production de stickers [4]), la rue et les murs appartiennent d’abord à ceux qui se revendiquent contestataires, qu’il sévissent via des tags ou des autocollants.


La guerre des extrêmes
Étrange. À parcourir le livre de Zvonomir Novak, on se rend compte qu’extrême gauche et extrême droite aiment bien se piquer idées et influences graphiques. Je te vole ton poing levé, tu détournes mon chef indien, je t’emprunte une partie de ton slogan [5], tu me chipes mes couleurs… Une sorte de jeu du chat et de la souris graphique, qui fait écho aux affrontements physiques ayant émaillé l’histoire des mouvements concernés : entre autres, FN, GUD, Identitaires d’un côté, CNT, Reflex, Scalp de l’autre. Bref, l’autocollant est partie prenante d’une lutte urbaine, d’une défense d’un territoire (idéologique et physique). Quand No Pasaran édite un autocollant reprenant les codes du camp d’en face (ci-dessous), il s’agit de s’adresser en premier lieu aux bas-du-front.


Le sujet mériterait un billet à lui tout seul tant les passerelles graphiques entre des mouvements antagonistes sont parfois flagrantes. Lesquelles passerelles consistent d’abord dans le "repompage" par l’extrême-droite de l’esthétique ou des symboles de l’extrême-gauche. À l’exemple de la figure de l’Indien : rebelle mythifié se battant contre l’oppresseur, le peau-rouge avait a priori tout pour fournir un excellent thème graphique à l’extrême gauche. Celle-ci ne s’en d’ailleurs pas privée d’y avoir recours, à l’exemple de de l’autocollant "Sortons de notre réserve" (ci-dessous) sorti par le Scalp en 1989, très bon prolongement de "Nuit Apache", morceau cultes des Bérurier Noir ("Allez, allez les Mohicans […] Allez, allez les Indiens métropolitains !").


Las. Un an plus tard, le Front National de la Jeunesse (FNJ) avait récupéré la chose, transformant son borgne à sale trogne en guerrier valeureux (ci-dessous). Anecdotique ? Pas tellement, si tu mets ça en parallèle avec l’émergence du Projet Apache en France, qui prétend définitivement rattacher la figure de l’Indien à l’imaginaire d’extrême-droite [6]. Un triste rapt graphique [7], assez représentatif de la guerre des signes en cours. Que je te rassure, néanmoins : les grands piqueurs de symboles et d’images semblent se situer largement à droite de l’échiquier politique. Fachos vauriens, quoi. Logique, en même temps : il faut un cerveau pour créer des œuvres originales.


Un objet (trop ?) militant
À le feuilleter, on a vite l’impression que le livre de Zvonomir Novak laisse la part du roi à ce qu’il nomme la “Galaxie anarchiste” : CNT et FA semblent ainsi sur-représentés. Le signe d’une sympathie politique au détriment d’une analyse objective ? Lui s’en défend :

Je crois que le livre reste équilibré. Il faut souligner que la galaxie anarchiste a toujours eu une très forte production en la matière, surtout la Fédération Anarchiste (FA) : l’autocollant y a toujours été une arme de prédilection. Mais c’est possible que j’y sois particulièrement sensible parce que c’est ma famille de pensée.

D’ailleurs, le chercheur compte d’ici peu diversifier son angle d’attaque en publiant un livre s’attaquant à l’imagerie politique de droite. Une manière de faire le tour de la question :

Le livre ne parle que des gauches parce que je ne pouvais vraiment pas tout faire. Il y a déjà plus de 700 documents dans le livre ! Mais j’ai commencé un ouvrage qui aborde l’imagerie politique de droite, ce sera plutôt gratiné et rentre-dedans : la droite, et surtout l’extrême-droite, ont souvent eu recours à des signes et des symboles invraisemblables. Un des meilleurs exemples en est la francisque pétainiste : cette hache, censée remonter à l’époque des Francs, n’a en fait jamais existé. Par contre, elle avait été utilisée par des groupuscules d’extrême-droite pour symboliser une double décapitation, la première face étant réservée aux francs-maçons, la deuxième aux Juifs.

Bientôt l’autre face de la médaille autocollante ? En attendant, note que l’autocollant reste, à gauche toute, l’instrument militant par excellence. Logique : "pour beaucoup de partis, l’autocollant est le seul moyen d’expression. Sur 400 partis en France, il n’y en a pas plus de 20 qui ont réellement le moyen d’avoir une visibilité."

Une arme graphique privilégiée donc, plébiscitée par des myriades de petites structures. Deux conséquences à cela. De un, la profusion assez démente de productions diverses, des causes écologiques les plus variées aux appels à l’insurrection poétique. De deux, le caractère relativement normé et maladroit de nombre de réalisations. Sans aller jusqu’aux extrêmes en matière de nullité (LO et ses autocollants Arlette, un must indépassable), le constat reste globalement négatif :

Ce qui pêche souvent dans les productions militantes, c’est que ce ne sont pas des professionnels ; a contrario, les rares fois où de véritables professionnels sont derrières les œuvres (par exemple, Mathieu Colloghan [8] ou Cédric Biagini), on s’en rend compte tout de suite.
Ceci dit, il y a parfois des surprises, des jaillissements salutaires. Je pense par exemple à ce vieux militant de la CNT, mort il y a peu, qui avait imaginé un autocollant sur la mondialisation représentant des petits poissons poursuivis par un gros, et qui se retournent groupés : l’idée était géniale et a eu un succès énorme.


Interrogé dans l’ouvrage de Zvonomir Novak, le graphiste Cédric Biagini [9] dresse le même constat : « Pour un groupe d’opinion, créer des images est devenu un enjeu crucial. Malgré cet impératif et la massification des outils informatiques, la qualité graphique est plus que médiocre et conformiste. La rencontre entre les structures politiques et les ateliers de graphisme ayant un véritable savoir-faire et une culture de métier n’a pas encore eu lieu. »

Évidemment, on ne s’improvise pas (ou alors très rarement) graphiste. Typographie, couleurs, agencements texte-image, choix de l’illustration, dessin, sens de la formule... Autant d’éléments à doser à la perfection pour atteindre un résultat probant. L’autocollant est fait pour être visualisé en un clin d’œil, son message assimilé en moins de temps qu’il n’en faut à un banquier pour encaisser ses dividendes, ce sur quoi insiste l’auteur de La Lutte des signes :

Un autocollant doit être aussi percutant dans son image que dans son message. C’est un peu comme un art martial : il faut que le coup frappe juste d’un coup, en une seule attaque.

Rêveries autocollantes
Et puis, parce qu’il n’y a pas que le militantisme dans la vie, et que ce dernier peut facilement se concevoir de manière originale pour un résultat politique satisfaisant, il serait stupide de ne pas s’attarder sur les plus réjouissants des autocollants :

Il y a un autre phénomène qui s’est beaucoup développé, celui de l’expression libre : la production de rêveurs, de poètes. Mon préféré c’est "Ne pas enlever cet autocollant". Il y a aussi ceux de l’atelier "Ne Pas Plier" [10], comme le très célèbre "Rêve générale". Ce dernier est étonnant, il transcende les genres, s’adresse à tout le monde, quel que soit le parti.


Réconcilier rêverie visuelle et politique, une idée qui se rapproche finalement beaucoup de l’art du tag ou de l’affiche, autres manières de se réapproprier un espace urbain de plus en plus uniforme [11]. Zvonimir Novak explique ainsi qu’il conçoit l’autocollant comme une forme de démocratie directe :

Mon livre, je le vois comme un plaidoyer pour la démocratie directe. Il ne faut pas confondre ces autocollants avec la propagande publicitaire, on est dans une expression plus personnelle, nécessaire.
L’image sur les murs doit se lire comme une peinture : il y a une poésie des murs, la ville transpire.

Une poésie des murs ? Well, voilà qui ne ferait pas de mal à nos grises métropoles. Et c’est pas madame l’Oréal, aka Liliane Bettencourt, qui me contredira :



Notes
[1] Auteur en 1886 de l’ignoble best-seller La France juive.

[2] La plupart des illustrations de cet article sont des scans de la collection particulière de Zvnonimir Novak, qui a gentiment accepté de me les transmettre. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

[3] Mazette, ils savaient y faire, à l’époque, question slogans…

[4] Zvonimir novak : « Je pensais que les autocollants n’existeraient plus trop au niveau électoral, mais ils ont fait leur grand retour pendant la campagne de 2007. Par exemple, Royal réagissait au manque d’images chez Jospin : du coup, elle en a trop fait ».

[5]


[6]


[7] Bordel, nous piquer les Indiens ? Ces salopards méritent le pal !

[8] Une des créations de l’ami Colloghan :


[9] Une de ses créations graphiques :


[10] Tu trouveras un bon article de Périphérie consacré à la visite de l’atelier de ce collectif mené par Gérard-Paris Clavel ici.

[11] Cédric Biagini : L’autocollant, qu’il soit politique ou non, est un support qui ’colle’ bien à son époque. Il se transporte facilement et peut se produire en grandes quantités. N’importe qui peut l’apposer n’importe où en peu de temps, contrairement à l’affiche qui nécessite une certaine organisation. Il a donc un côté individualiste et nomade bien dans l’air du temps, c’est son côté conformiste. Il permet aussi de se réapproprier un espace public de plus en plus privatisé et aseptisé, c’est son côté rebelle.
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Message le Lun 22 Mar 2010 - 11:28 par country skinner

Sans ses illustrations, l'article est un peu rébarbatif, faut aller le lire sur le lien indiqué

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