À propos de l’édition en France de George Orwell

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15042010

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À propos de l’édition en France de George Orwell




http://blog.agone.org/post/2010/03/22/Politique-et-litterature-1

A l’occasion de la parution des Écrits Politiques de George Orwell, cet entretien revient sur la manière dont Jean-Jacques Rosat a engagé une réflexion sur les relations entre expérience politique et littérature à partir de l’œuvre de l’auteur de 1984.
Après avoir édité, en 2006, La Politique selon Orwell de John Newsinger, puis les chroniques À ma guise (en 2008), les éditions Agone récidivent cette année avec un ensemble de textes inédits en français sous le titre Écrits Politiques. Peux-tu nous dire deux mots sur ce qui motive ce projet éditorial ?

En ce qui concerne Orwell, notre but est double. Il s’agit d’abord de rendre accessibles en français un certain nombre de textes qui ne l’étaient pas encore, c’est-à-dire de poursuivre et de compléter tout le travail déjà effectué par les éditions Champ Libre (aujourd’hui Ivréa). C’est essentiellement cet éditeur qui a permis, à partir des années 1980, de faire découvrir au public français les récits et témoignages d’Orwell comme Le Quai de Wigan ou Hommage à la Catalogne. Jusqu’alors, seuls 1984 et La Ferme des animaux étaient connus, et tout leur travail éditorial, notamment la publication des Essais, articles et lettres en quatre volumes, a permis de faire découvrir la richesse et le niveau de la réflexion politique d’Orwell – jusqu’alors étiqueté de manière un peu réductrice comme « romancier anti-totalitaire ». Notre projet éditorial se situe dans cette continuité, et c’est ce qui a motivé la publication de l’intégralité des chroniques À ma guise dans Tribune, le journal de la gauche du parti travailliste de l’époque, entre 1943 et 1947, ainsi qu’une quarantaine de textes inédits en français et, pour certains, écartés de l’édition des Essais… par la veuve d’Orwell, qui ne les trouvait pas assez « chics » ou politiquement trop militants… L’intérêt de ces écrits, c’est qu’ils permettent de se faire une idée beaucoup plus précise de la trajectoire politique d’Orwell, depuis les premiers textes publiés dans la revue de Barbusse en 1928, jusqu’aux correspondances, dans lesquelles Orwell revient sur le sens de 1984.

Ce qui m’amène à notre deuxième objectif, à savoir contribuer à faire découvrir Orwell comme un classique de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou qu’une Hanna Arendt. Pour donner à ses écrits toute leur dimension, il faut d’abord un vrai travail de contextualisation, ce que nous avons essayé de faire, sous la forme de notes, de glossaires, d’un rappel des circonstances historiques de leurs publications, tout ceci nécessitant de revisiter, au passage, l’histoire politique anglaise assez largement méconnue. Cela requiert, ensuite, un travail de caractérisation de la place d’Orwell en tant que penseur et militant politique. Le livre de Newsinger permet ainsi de comprendre les liens très étroits qu’Orwell entretenait avec les milieux de la gauche radicale, qu’il s’agisse de l’ILP britannique, du POUM espagnol, des anciens communistes exilés en Grande Bretagne qui composaient la majeure partie de la rédaction d’un journal comme Tribune, mais aussi avec ce qu’il est convenu d’appeler appelle le « trotskisme littéraire » américain, c’est-à-dire notamment Partisan Review[1]. Il permet également de comprendre le soutien sans ambiguïté qu’il apporte au gouvernement travailliste en 1945 – ce dernier, faut-il le rappeler, n’ayant pas grand-chose en commun avec le New Labour que nous connaissons aujourd’hui. Au fond, Orwell se situe à la croisée de la gauche du parti travailliste et des socialistes révolutionnaires. Le tout, sans aucune forme de sectarisme ; ce qui le conduit par exemple à créer, en 1945, un comité de soutien aux prisonniers politiques du monde entier avec des militants anarchistes. L’intérêt de toutes ces connexions politiques, c’est qu’elles apportent évidemment un éclairage nouveau sur les œuvres littéraires d’Orwell et sur le sens de sa critique du totalitarisme.

Dans les Écrits Politiques, les textes retenus balaient toute un série de thèmes peu connus, depuis la critique du colonialisme, en passant par les débats sur le pacifisme de l’entre-deux-guerres, jusqu’à ses réflexions sur le patriotisme révolutionnaire et sur la critique des intellectuels. À travers tous ces thèmes se dessine une conception très originale du socialisme, ainsi qu’une analyse aïgue du rôle néfaste exercé par certains intellectuels sur le mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est à partir de ces deux positions, spécifiquement « orweliennes », que prennent sens les textes de 1984 ou de La Ferme des animaux. J’aimerais que tu nous parles de ces thématiques et du rôle qu’elles jouent dans la trajectoire d’Orwell.

Un des textes qui ouvrent le recueil porte sur le colonialisme, plus précisément sur l’exploitation des populations birmanes par les Britanniques. Pourquoi ? Parce que le colonialisme, c’est la première expérience politique d’Orwell, celle qui va le conduire à remettre en cause toute son éducation et sa vision du monde d’un fils de haut fonctionnaire anglais. Cette notion d’expérience vécue est très importante pour comprendre Orwell, qui présente la particularité de ne pas être un écrivain théorique. Toute la pensée politique d’Orwell s’appuie toujours sur des expériences personnelles, et il considère que tout engagement politique doit être relié à des expériences de ce genre. Une conséquence de cela, c’est qu’Orwell n’est pas un écrivain « chic » ou un virtuose du concept, ce qui explique sans doute en partie les difficultés de réception de son œuvre dans un pays comme la France.

Pour revenir à l’expérience coloniale, il faut rappeler le contexte : Orwell est issu d’une famille colonialiste et, après ses études effectuées dans la prestigieuse public school d’Eton, il se destine d’abord à une carrière de policier en Birmanie. Il a alors une vingtaine d’années. Cinq ans plus tard, il quitte la Birmanie profondément écœuré par le système colonial, qu’il considère désormais comme un système pourrissant absolument tous les rapports humains, qu’il s’agisse, bien entendu, des rapports entre colons et colonisés, mais aussi des rapports entre les colons eux-mêmes. C’est cette expérience qui est racontée dans Une histoire birmane. Elle va jouer un rôle déclencheur chez Orwell, car c’est à partir de là qu’il décide de partager l’existence des vagabonds dans les capitales européennes, ce qui donnera lieu à Dans la dèche à Paris et à Londres.

Pour lui, l’expérience coloniale, c’est d’abord l’expérience de la violence. Orwell la résume par une formule sur laquelle il n’est jamais revenu : « L’un maintient l’indigène à terre pendant que l’autre lui fait les poches.[2] » Il n’y a qu’une solution pour sortir de ce système : l’indépendance des colonies. Ce programme d’indépendance est aussi assumé, de manière plus ou moins verbale, par la gauche anglaise. Mais ce que critique Orwell, c’est justement ce verbalisme, dans la mesure où aucun représentant travailliste ne prend le risque d’expliquer vraiment quelles seraient les conséquences exactes d’une telle indépendance sur le niveau de vie britannique, y compris sur celui de la classe ouvrière. À tort ou à raison, Orwell pensait que la décolonisation et la fin de l’Empire britannique auraient nécessairement des conséquences directes sur le niveau de vie du peuple britannique et il reprochait aux représentants travaillistes de manquer de courage et d’honnêteté en n’abordant la question de la décolonisation que sous l’angle très abstrait de la solidarité internationale entre les travailleurs. Ce faisant, ils esquivent bien sûr la question de savoir dans quelle mesure la classe ouvrière anglaise est elle-même impliquée dans le système colonial ; ce qui, une fois de plus, revient à déconnecter les discours politiques des actes quotidiens en se payant de mots ou d’illusions.

De ce point de vue, il faut noter qu’Orwell a toujours manifesté un certain scepticisme à l’égard de l’idée d’internationale prolétarienne, ou, plus exactement, à l’égard des effets politiques d’une telle idée, dont il a pu apprécier les limites au moment de la révolution espagnole. Mais cela vaut aussi, selon Orwell, à propos de la question coloniale : le coolie indien ne peut pas se sentir solidaire de l’ouvrier britannique et, dans une certaine mesure, il a parfaitement raison de percevoir l’ensemble du peuple britannique comme un exploiteur. Avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Orwell signe ainsi des textes dans lesquels il dit comprendre que les nationalistes indiens soient prêts à s’allier avec le Japon contre la Grande-Bretagne. Il ne sert alors à rien d’invoquer la solidarité prolétarienne mais plutôt de montrer en quoi l’impérialisme japonais serait encore bien pire pour la cause indienne que l’impérialisme britannique[3].

Les textes publiés présentent également une critique récurrente des positions pacifistes développées par toute une frange de la gauche radicale à l’orée de la Seconde Guerre mondiale. Les motivations de ce pacifisme peuvent être diverses, soit qu’il s’agisse d’une position de conviction, comme c’est le cas chez certains anarchistes anglais, ou encore d’une position « classiste » renvoyant dos à dos l’impérialisme des « démocraties » occidentales à celui de leurs adversaires totalitaires. Cette question est également traversée par les débats qui portent sur l’antifascisme et la stratégie du Front Populaire, à l’égard de laquelle les instructions du Komintern vont varier au gré des intérêts de la politique étrangère de Staline, ce qui conduit les communistes occidentaux à louvoyer entre « pacifisme révolutionnaire » et « antifascisme belliciste ». Partant d’une position plutôt pacifiste, Orwell va, de son côté, adresser des critiques de plus en plus virulentes à l’égard de ceux dont il considère qu’ils refusent de regarder en face le danger hitlérien au nom de leurs convictions idéologiques ou de leur opportunisme politique…

Entre 1936 et 1938, Orwell est effectivement plutôt pacifiste ou, plus précisément, antimilitariste. Il partage la vision d’une guerre à venir entre impérialismes concurrents. Pour autant, cette analyse ne l’empêche pas de partir combattre en Espagne dans les milices du POUM !… De même, il est plutôt méfiant à l’égard de l’idée de Front Populaire, en particulier à l’égard de la forme qu’il pourrait prendre en Grande-Bretagne, où, contrairement à ce qui s’est passé en France, il semble se mettre en place à partir d’une alliance entre Churchill et les communistes contre l’Allemagne, le tout dans l’intérêt de Staline. Or, à cette époque, il est déjà ouvertement en désaccord avec l’opportunisme politique des communistes et leur subordination aux intérêts de l’Union Soviétique.

Ce qui va le conduire à évoluer sur la question du pacifisme, ce sont les accords de Munich, puis le pacte germano-soviétique. À la suite de Munich, il quitte l’ILP, qui a salué les accords, une organisation où il a pourtant fait sa formation politique et à laquelle il a adhéré en rentrant d’Espagne pour briser l’isolement et l’omerta dont il est victime, en tant que compagnon de route du POUM, de la part des staliniens britanniques mais aussi de la gauche institutionnelle (Orwell découvre alors la manière dont les mécanismes totalitaires de calomnie, de discrédit, et d’isolement peuvent parfaitement fonctionner à l’intérieur d’un pays « libre ».) Mais ce qui va le faire vraiment basculer, c’est la signature du pacte germano-soviétique. Dès lors, toutes les prises de positions pacifistes seront constamment dénoncées pour leur manque de réalisme.

Pour comprendre le sens que ce terme prend sous la plume d’Orwell, il faut évidemment distinguer deux sens très différents du terme de « réalisme », selon qu’il désigne l’attitude qui consiste à regarder les faits en face et à ne pas se raconter d’histoires ; ou selon qu’il désigne l’attitude qui consiste à s’incliner devant ces faits et devant les puissances qui les produisent. S’il se réclame constamment de la première, Orwell n’a, en revanche, pas de mots assez durs pour cette deuxième forme très répandue de « réalisme », celle qui soutient que la politique n’est, au fond, qu’une affaire de rapports de force. Dans ce cas, il convient plutôt de parler de cynisme ; et c’est cette attitude qu’Orwell attribue aux communistes staliniens, mais aussi à la plupart des intellectuels socialistes, profondément fascinés, selon lui, par le pouvoir. Le « réalisme » dont se réclame Orwell est ainsi opposé à toute forme de fatalisme historique, ce qui constitue une des originalités et aussi, me semble-t-il, un des intérêts de sa position. C’est sur cette base qu’il va critiquer le pacifisme de principe de certains anarchistes britanniques, qui, selon lui, ne voient pas que, si Hitler gagne la guerre, toute révolution devient rigoureusement impossible pour des années.

La guerre s’engageant, Orwell va ainsi développer une position dite du « patriotisme révolutionnaire », à travers laquelle il cherche à transposer, en Grande-Bretagne, la ligne défendue par le POUM en Espagne. Cette ligne consistait à défendre l’idée selon laquelle il ne pouvait y avoir de révolution si on perdait la guerre contre les fascistes, et qu’il ne pouvait y avoir de victoire sur les fascistes sans en passer par une révolution. Rétrospectivement, la deuxième partie du programme peut paraître évidemment un peu naïve. Mais il faut se replacer dans le contexte du désastre de Dunkerque qui, aux yeux de beaucoup d’observateurs, illustre l’incapacité foncière de la classe dirigeante britannique à gagner la guerre. Dès lors, celle-ci devient du même coup l’occasion de balayer cette classe dirigeante par un vaste mouvement populaire. C’est dans cette perspective qu’Orwell va fonder une collection de livres destinés à explorer les voies d’un socialisme à l’anglaise, qui soit à la fois radical et populaire, tout en respectant les traditions démocratiques de la Grande-Bretagne. C’est dans cette veine qu’il écrit, par exemple, Le Lion et la Licorne.

Le levier de ce mouvement révolutionnaire, Orwell le voit alors dans le corps de la Home Guard. Ce corps d’armée est constitué uniquement de volontaires accourus en masse après la défaite de Dunkerque, dans le but de constituer une sorte de milice territoriale, à l’appel du gouvernement conservateur. Cet appel avait donné lieu à un véritable raz-de-marée, dans lequel Orwell voit un enjeu politique majeur. La question est alors pour lui de savoir si on a potentiellement affaire à une sorte de milice pré-fascisante, comme le dénonce une bonne part de la gauche anglaise, ou si on affaire à une milice démocratique embryonnaire, sur le modèle de celles qui se sont constituées en Espagne au moment du coup d’État. C’est pour hâter la deuxième évolution qu’Orwell, fort de son expérience de guérilla en Espagne, s’engage résolument dans la formation militaire des volontaires, en interpellant la gauche radicale anglaise par des titres comme « La Home Guard et vous : question aux démocrates chimériques et aux vrais démocrates »[4]. Orwell reconnaîtra en 1944 avoir fait une erreur de diagnostic en estimant pré-révolutionnaire la situation britannique en 1940 et 1942, notamment par sous-estimation des capacités de la classe dirigeante et de son représentant le plus illustre, Churchill.

En dépit de cette erreur d’analyse, c’est bien cette réflexion sur le « patriotisme révolutionnaire » qui va, de manière plus générale, l’amener à préciser ses propres conceptions sur le socialisme.

Oui. C’est au cours de cette période qu’il va être amené à préciser ses propres conceptions d’un socialisme « à l’anglaise ». Ces conceptions reposent finalement sur quelques axes assez simples. Le premier consiste à définir le socialisme comme un large mouvement populaire et non comme l’intervention de quelque avant-garde que ce soit. Ce qui est ici visé, c’est évidemment la conception léniniste, mais également toutes les formes d’expertise « politique », pour le bien du peuple et à sa place, portées par les intellectuels socialistes ou socialisants, comme ceux qui forment la société fabienne en Grande-Bretagne[5]. Le deuxième axe consiste, pour Orwell, à identifier le socle social d’un tel mouvement dans une alliance entre la classe ouvrière et les nouvelles classes moyennes, qu’Orwell considère comme des acteurs indispensables pour gagner la guerre mais aussi pour faire la révolution. Le troisième point consiste, et il s’agit, aux yeux d’Orwell, d’une évidence, à collectiviser la terre et l’industrie. Il s’agit également de supprimer les public schools, justement parce que, contrairement à ce que leur nom suggère, elles ne sont absolument pas publiques et constituent une machine de reproduction sociale des élites parfaitement incompatible avec le socialisme. Orwell propose ensuite d’instituer une échelle des revenus ne dépassant pas un ratio de un à dix. Il est en effet convaincu de l’existence de seuils au-delà desquels les différences de revenus font que les individus ne vivent tout simplement plus dans le même monde, et ne partagent plus d’expérience commune. Enfin, tout avènement du socialisme en Grande-Bretagne doit accorder immédiatement l’indépendance aux colonies de l’empire.

Pour mener à bien un tel programme, profondément influencé par son expérience espagnole, Orwell espère d’abord la constitution d’un mouvement politique qui déborderait le parti travailliste. Mais ce mouvement ne verra pas le jour, et à partir de 1943-1944, Orwell se rapprochera alors de la gauche du parti travailliste.

[à suivre…]

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Propos recueillis par Jean-Mathias Fleury pour L’Émancipation syndicale et pédagogique (n° 7, mars 2010).

Notes
[1] L’Independant Labour Party (ILP) est fondé en 1893 par un syndicaliste anglais et va faire partie des fondateurs du Parti travailliste anglais en 1906. Il défend une forme de socialisme égalitaire très radical. Regroupant jusqu’à 50 000 membres au début du siècle, il conserve par la suite une ligne et un fonctionnement relativement autonome à l’égard du Parti travailliste. C’est par son intermédiaire qu’Orwell, avec d’autres militants de l’ILP, prend contact avec les milices du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM) en Espagne. Le POUM est créé à Barcelone en 1935 et regroupe des militants d’origine trotskiste et des socialistes révolutionnaires anti-staliniens. Dès le début de la guerre, il prend parti pour la collectivisation immédiate des terres et de l’industrie, considérant que la guerre et la révolution sont intimement liées. À partir de 1937, il est victime d’une machination de la part des staliniens qui mène à son interdiction, à l’arrestation et à l’exécution de beaucoup de ses membres. Fondé en 1934, Partisan Review devient, sous la direction de William Phillips et Philip Rahv, le lieu d’expression du « trotskisme littéraire » new yorkais et sera, pendant des dizaines d’années, la plus importante des revues de gauche américaines. Entre 1941 et 1946, Orwell y publie seize Lettres de Londres qui comptent parmi ses plus belles réussites de journalisme politique.

[2] George Orwell, « Comment on exploite un peuple », Écrits Politiques, Agone, 2009, p.40 sq.

[3] Lire George Orwell, « Notes en chemin », ibid., p. 101-102.

[4] Ibid., p.134.

[5] . Fondée en 1883 par le couple Webb, amis de Virginia Woolf et de son mari, la société Fabienne fut le plus célèbre club politique de la gauche anglaise. Elle œuvrait pour l’instauration du socialisme par des réformes progressives, conduite par une élite intellectuelle.



Dans la deuxième partie de cet entretien, Jean-Jacques Rosat revient sur quelques-uns des thèmes principaux de l’œuvre d’Orwell, dont la soumission de la politique à la morale et la place centrale, chez lui, que prend le sens commun.
Ce qui est un peu déroutant avec les positions défendues par Orwell, c’est qu’elles échappent assez largement aux grilles d’analyse habituelles. Par certains côtés, il adopte des positions très radicales, mais par d’autres il semble plutôt défendre une forme de réformisme plus modéré. En particulier, il est assez difficile de le faire rentrer dans le débat qui oppose habituellement les partisans du réformisme à ceux de la révolution. De même, il ne consacre en définitive pas beaucoup d’analyses aux modalités de la socialisation des moyens de production proprement dite, alors qu’il s’agit d’une question très débattue dans l’histoire du mouvement ouvrier. Bref, il reste assez insaisissable. En mettant les choses au mieux, on dira qu’il s’agit d’une preuve d’indépendance intellectuelle, mais n’est-ce pas aussi le signe d’une certaine ambiguïté ?

Je ne sais pas s’il faut parler d’ambiguïté. Ce qui est sûr, c’est qu’il construit ses propres conceptions politiques à l’écart des cadres conceptuels dans lesquels se discutent habituellement les problèmes du socialisme. Il ne faut pas perdre de vue qu’Orwell met du temps avant de se dire socialiste. Il ne revendique l’étiquette qu’à partir de 1936, c’est-à-dire neuf ans après son départ de Birmanie. Et encore, c’est une adhésion qu’on pourrait dire « désenchantée » car elle ne l’empêche pas de penser que le socialisme, au fond, a échoué. Il a été défait par le fascisme, détourné et corrompu par les staliniens, édulcoré par les renoncements social-démocrates. Ce qu’Orwell revendique du socialisme, c’est une exigence fondamentale de solidarité égalitaire, c’est-à-dire une aspiration somme toute assez élémentaire, qui conduit d’emblée à une certaine forme de désenchantement (ce qui ne signifie évidemment pas pour lui une quelconque forme de découragement ou de renoncement).

Les raisons des échecs répétés du socialisme tiennent, selon Orwell, à ce qu’il se présente le plus souvent comme un programme impulsé « d’en haut » et non comme un mouvement démocratique « d’en bas ». De ce point de vue, les partis d’avant-garde sont à mettre dans le même sac que les socialistes technocratiques fabiens qui conseillent alors le parti travailliste et se pensent explicitement comme des leaders intellectuels. On trouve ainsi chez Orwell une critique des avants-gardes révolutionnaires mais aussi du réformisme technocratique et des think tanks avant l’heure. Le point commun entre les deux, qui tient, selon Orwell, à leur origine intellectualiste, consiste à présenter le socialisme comme un ensemble de mesures imposées aux classes dominées. Et c’est cette ambition programmatique autoritaire qui suscite l’hostilité constante d’Orwell, qu’il s’agisse de ses échanges avec les travaillistes anglais ou de son analyse de la révolution russe dans La Ferme des animaux.

Pour Orwell, le problème numéro un auquel se trouve confronté le socialisme, ce sont les structures de domination internes au mouvement socialiste lui-même. Et c’est ce qui explique l’organisation sociale hiérarchisée en trois classes décrite dans 1984. En bas de la hiérarchie, il y a le peuple plus ou moins laissé à lui-même, puis on trouve le Parti, qui fait tourner les rouages de la machine et, au sommet, il y a le Parti Intérieur, qui n’est pas constitué de ploutocrates ou de tyrans égocentriques mais d’intellectuels. Orwell éprouve une méfiance viscérale à l’égard du goût pour l’ordre et la hiérarchie, selon lui latent chez beaucoup d’intellectuels préoccupés de politique.

On pourrait lui répondre, c’est un argument classique, que le mouvement socialiste a toujours été conduit à se hiérarchiser et à imposer une certaine discipline sous la contrainte de pressions extérieures : la famine ou la guerre, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’Espagne. En ce sens, les dérives pointées par Orwell résulteraient de contraintes stratégiques.

Je pense qu’Orwell aurait répondu que l’imposition de hiérarchies et d’une discipline de fer ont toujours été plutôt destinées à l’interne, plutôt qu’au combat contre les forces de la réaction… Ce qui le conduit à penser de la sorte, c’est, là encore, son expérience espagnole : ce qui sauve la République en 1936, ce n’est pas une organisation hiérarchisée ou militarisée, c’est le soulèvement du peuple contre le putsch franquiste.

Est-ce qu’on ne peut pas lui reprocher de passer un peu vite sur les questions d’organisation de la production, comme s’il s’agissait à ses yeux de questions secondaires, finalement moins importantes que le respect des aspirations morales égalitaires du socialisme ?

Il me semble que la question ne porte pas, chez lui, sur des aspirations purement morales mais bien sur le projet politique du socialisme en tant que tel. Orwell est convaincu que le socialisme ne peut pas être défini seulement par la collectivisation des moyens de production. Ou, plus exactement, il comprend très vite qu’on peut parfaitement avoir une collectivisation des moyens de production et une oligarchie. Après la crise de 1929, beaucoup pensent que le capitalisme libéral est définitivement dépassé et se tournent alors vers les différentes théories de planification économique et de collectivisation de la production. Les réserves d’Orwell ne portent alors non pas sur la planification ou sur la collectivisation en tant que telles mais sur l’approche fondamentalement théoricienne qu’elles proposent du socialisme. À ses yeux, la question n’est pas, en politique, d’avoir la bonne théorie économique ou historique, mais plutôt l’attitude juste.

C’est en ce sens qu’il y a bien une dimension morale irréductible dans le socialisme – dimension, pour le coup, occultée par le léninisme, mais aussi, plus généralement, par le marxisme. En cherchant d’abord à confirmer la théorie, le socialiste « scientifique » perd de vue les faits et l’expérience directe des phénomènes. Cela le conduit à des erreurs politiques manifestes, persuadé qu’il est de ce que le capitalisme creuse sa tombe en toutes circonstances ; et incapable, par exemple, de comprendre ce que l’émergence des nationalismes ou celle du nazisme ont de radicalement nouveau. En la matière, Orwell le répète à de nombreuses reprises, il est tout simplement erroné et naïf de croire qu’Hitler est seulement un pion de Thyssen et des capitalistes allemands. Ce que l’essor du nazisme va montrer, c’est que c’est bien plutôt l’inverse qui est vrai.

Ce souci de faire primer l’expérience ordinaire sur la théorie pour penser les questions politiques contribue à rendre Orwell inclassable. Certains interprètent sa position comme une forme de rejet radical de l’establishment mais aussi de la pensée socialiste traditionnelle, ce qui le rapprocherait d’une forme d’anarchisme tory, quelque chose comme une sorte de populisme à la fois radical dans son rejet des élites et conservateur dans sa méfiance à l’égard des grandes visions refondatrices, qu’elles soient réformistes ou révolutionnaires.

Oui, ce rejet de la théorie est probablement un handicap en ce qui concerne la réception et la compréhension de son œuvre, en particulier dans un pays comme la France, où on est plus habitué à identifier les auteurs à partir de leurs options théoriques. Mais Orwell est, en tant que penseur politique, un auteur très discuté aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, où il intéresse aussi bien les philosophes que les historiens – ce qui n’est pas le cas en France.

Le seul qui ait écrit sur Orwell en France ces dernières années, c’est Michéa, qui a popularisé cette formule d’« anarchiste tory ». Or, concernant Orwell, la formule est, à mon sens, passablement fausse. Parce qu’elle ne tient absolument pas compte de l’itinéraire politique que nous venons d’évoquer. La formule désigne à l’origine les membres, minoritaires, du parti tory opposés à l’impérialisme britannique ; et Orwell semble bien se l’être appliquée en boutade, dans la première moitié des années 1930. Dans ses écrits, il ne l’emploie qu’une fois, bien plus tard, en 1946, dans un texte consacré à Swifft, l’auteur des Voyages de Gulliver – qui est d’ailleurs une des références explicites d’Orwell dans 1984. Orwell l’utilise alors précisément pour marquer ses distances à l’égard de ceux qui, comme Swifft, sont à la fois très critiques à l’égard des élites et animés d’un profond mépris pour le peuple.

Dix ans auparavant, en 1936, dans Le Quai de Wigan, le texte où il explique pourquoi et comment il est devenu socialiste, Orwell raconte que lui-même a eu initialement une attitude de ce genre, c’est-à-dire qu’il s’est d’abord pensé comme un rebelle trouvant quand même que les ouvriers sont plutôt paresseux et sentent mauvais… Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est assez largement revenu sur ces positions par la suite et que cette étiquette ne rend absolument pas justice à son œuvre.

Au sens propre, Orwell n’est d’ailleurs pas véritablement anarchiste ; et il ne l’a jamais été. Il n’est pas partisan de la suppression de l’État et considère qu’une société humaine ne peut pas se passer d’un appareil répressif minimum. Et on peut encore moins le considérer comme un tory, dans la mesure où, ce qu’il défend dans les traditions britanniques, c’est avant tout l’attachement populaire aux libertés individuelles, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec le conservatisme politique. Ainsi, il suffit de lire les textes et de les remettre un tout petit peu en perspective pour voir que cette notion d’« anarchiste tory » est erronée, qu’elle ne correspond ni au propos ni aux engagements d’Orwell.

Ce qui fait, selon toi, l’originalité d’Orwell, ce n’est donc pas cette étiquette paradoxale d’anarchiste tory, finalement erronée, mais plutôt la critique qu’il adresse à une certaine forme d’intellectualisme dans laquelle il voit la racine même des pensées et doctrines totalitaires. Sans parler d’anti-intellectualisme (Orwell ne rejette jamais les intellectuels en tant que tels), on peut dire qu’il cultive une méfiance instinctive à l’égard du goût du pouvoir très répandu chez les intellectuels, et qui se traduit dans certaines manières de poser les problèmes politiques, et d’instituer certains mécanismes intellectuels de contrôle.

Il me semble, en effet, que c’est là un des aspects les plus intéressants de la pensée d’Orwell, et qu’il est indispensable à la compréhension des critiques qu’il adresse au totalitarisme. Dans le recueil que nous publions, on trouve des textes de juin-juillet 1949, dans lesquels Orwell revient sur le sens de 1984. À l’époque, et notamment aux États-Unis, on lit ce texte comme un pamphlet anti-stalinien et un roman désenchanté sur les dérives inéluctables de la révolution. Or, il est tout à fait intéressant de voir qu’Orwell conteste très explicitement cette lecture, qui est encore largement répandue aujourd’hui. Le propos du livre, précise-t-il, consiste avant tout à mettre en lumière ce fait inattendu que les idées totalitaires naissent très souvent chez des intellectuels. 1984, c’est, au fond, le rêve secret des intellectuels de gauche britanniques !…

À mon sens, ce point est tout à fait capital. Quand on pense à 1984, on pense d’abord à Big Brother, au télécran, aux procédures de contrôle – et c’est, bien entendu, parfaitement légitime. Mais le cœur du livre, ce sont avant tout les mécanismes intellectuels à l’œuvre dans ces procédures. Je pense, notamment, à ce qu’Orwell appelle le mécanisme de la « double pensée », qui permet de concevoir, avec le même degré de conviction, deux choses parfaitement contradictoires, ce qui revient à nier explicitement qu’il puisse exister des faits, indépendants de l’idéologie ou de la théorie. Je pense également à toute l’analyse qu’Orwell fait de la « novlangue », ce travail de standardisation du langage qui vise à réduire et à contrôler la pensée. Ces deux mécanismes sont, selon Orwell, beaucoup plus répandus qu’on ne le croit, y compris, bien sûr, dans des pays ou des contextes qui ne sont apparemment pas « totalitaires ».

Quiconque a fréquenté, même brièvement, une organisation politique quelconque sait à quel point la « double pensée » y est répandue. C’est même parfois presque la règle : le bon militant est celui qui est capable de nier avec conviction ce qu’il sait être vrai. Et ce qui est vrai du militant l’est aussi d’un président de la République : par exemple cette affaire, pas du tout anecdotique d’un point de vue orwellien, sur la date exacte de la présence de Sarkozy à Berlin au moment de la chute du mur. Il est possible que lui-même, ou certains membres de son entourage, soient bien convaincus qu’il était sur les lieux le jour même, tout en sachant, en réalité, que c’est complètement impossible ! Bref, le totalitarisme, selon Orwell, ce n’est pas seulement la police et le contrôle, c’est d’abord l’ambition de former les consciences et de façonner les corps. Et ce fantasme est bien, selon lui, un fantasme d’intellectuel.

En même temps, on trouve dans le recueil des Écrits politiques un texte intitulé « La révolte des intellectuels », dans lequel il discute, avec beaucoup de sérieux et de respect, toute une série d’auteurs qui vont du libéralisme à l’anarchisme, et explorent les possibilités de troisième voie entre le capitalisme du laissez-faire et le stalinisme.

Oui, et c’est pour ça qu’on ne peut pas taxer Orwell d’anti-intellectualisme. Tous les auteurs qu’il discute dans ce texte sont des intellectuels. Ceux que dénonce Orwell, ce sont les intellectuels cyniques ou ceux qu’on appelle les « compagnons de route », tous ceux qui, par fascination du pouvoir, trahissent leur fonction consistant d’abord à réfléchir à partir des faits qu’on a sous les yeux.

Dans 1984, il y a ainsi un passage dans lequel le héros s’accroche désespérément à des vérités du sens commun pour conserver sa liberté…

Oui, et à mes yeux, ce passage est décisif. Si Winston s’accroche à des vérités apparemment insignifiantes comme « 2+2=4 » ou « L’eau est mouillée », c’est parce que le totalitarisme vise justement à couper les individus de cette expérience ordinaire, de ce qu’on peut vérifier par soi-même, et qui constitue le socle de notre rapport au monde et aux autres. Ce que visent les mécanismes totalitaires, c’est l’introduction d’un écran de mots et d’images entre les individus et cette expérience du sens commun. Et il s’agit bien là d’un projet qui mobilise des intellectuels.

O’Brien, le geôlier de Winston, est bien un tortionnaire, qui exerce sur ces victimes une terreur et une coercition physique évidentes. Mais c’est aussi, et peut-être, d’abord, un philosophe. Et pas n’importe quel genre de philosophe : il défend une philosophie idéaliste et constructiviste. Quand je parle d’idéalisme, ce n’est pas au sens où il aurait de grands idéaux mais au sens où il considère que la réalité se réduit entièrement aux idées que nous formulons à son égard, qu’elle n’existe pas indépendamment de ces idées. L’enjeu consiste alors à façonner les représentations de la réalité et à convaincre que seules ces représentations existent, qu’il n’y a pas de faits indépendants. Ainsi, il soutient que le passé est entièrement construit, constructible et malléable.

Comme tous ceux qui, pour revenir à l’épisode dont on vient de parler, ont soutenu que, même si Sarkozy avait effectivement fait une « erreur » de calendrier, ce n’était au fond pas si grave, et qu’il n’y avait pas lieu d’en faire tout un plat. Ce que nous apprend Orwell, c’est, je crois, les risques gravissimes liés à ce type d’attitude, et les fantasmes démesurés qu’ils révèlent. C’est aussi pourquoi je pense qu’on a tort de rabattre le propos de 1984 sur celui tenu, par exemple, par Huxley dans Le Meilleur des mondes, où il s’agit essentiellement d’une dénonciation des risques que nous font courir le progrès des technologies. Il me semble que ce que dit Orwell, c’est que les progrès technologiques ne suffisent pas pour établir un régime policier. Un tel régime suppose aussi certains mécanismes qui sont très souvent pensés et voulus par des intellectuels.

L’autre aspect de sa critique à l’égard des intellectuels, c’est sa dimension morale. Orwell leur reproche un penchant au cynisme, auquel il oppose l’aversion de l’homme ordinaire pour les injustices, ce qu’il appelle la « décence commune ».

Oui, et c’est là, de nouveau, une conséquence de son réalisme. Au pseudo-réalisme machiavélien assumé par la plupart des intellectuels, Orwell oppose, dans de nombreux textes, le réalisme des personnages de Dickens, qui ont le plus souvent une analyse politique très pauvre mais refusent instinctivement les situations d’injustices.

Là encore, il me semble que l’expérience espagnole est très importante. Lorsqu’il raconte l’épisode des journées de mai 1937 à Barcelone (le coup de main policier, orchestré par les communistes contre les anarchistes et les affrontements violents qui ont suivi), Orwell se range instinctivement du côté des ouvriers de la CNT et du POUM sur lesquels tire la police. Pourtant, il explique ailleurs qu’il était, jusqu’à cette date, plutôt favorable à la ligne des communistes, qui consistait à dire qu’il fallait d’abord gagner la guerre avant de poursuivre la révolution. Mais lors de la liquidation du POUM et des agressions contre les anarchistes, la situation oppose avant tout des ouvriers à des flics. Et dans une situation comme celle-là, ce qui compte, c’est de s’en remettre d’abord à son propre « flair » moral plutôt qu’à des théories de RealPolitik. Pourquoi ? Parce que, comme on l’a dit précédemment, l’analyse politique est, selon Orwell, inséparable de l’analyse morale. Quitte à se faire taxer de moralisme désuet ou d’humaniste petit-bourgeois…

À ce propos, je suis retombé récemment sur le texte d’un débat qui a opposé, en 1972, Noam Chomsky et Michel Foucault[1]. À un moment, Foucault critique de manière un peu condescendante ceux qui pensent que la révolution pourrait se faire au nom de la justice, et il affirme que celle-ci ne pourra se faire qu’au nom du prolétariat. À quoi Chomsky répond que non : c’est bien la recherche de la justice qui doit est le critère, y compris par rapport à ce que font les organisations qui se réclament de la classe ouvrière. Sans entrer plus avant dans ce débat, il me semble qu’Orwell se situe très clairement du côté de Chomsky dans cette affaire. Et que c’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils sont, l’un comme l’autre, aussi peu considérés en France…

Ta référence à des débats plus proches de nous pose la question d’une éventuelle postérité d’Orwell…

En fait, je ne suis pas si sûr que cette question de la postérité ait vraiment un sens. Dans la mesure où Orwell n’a jamais voulu laisser de doctrine, il n’est pas vraiment possible de dire qui seraient aujourd’hui ses héritiers. Il n’y a pas de théorie orwellienne. Même l’étiquette de penseur du totalitarisme colle mal. Par exemple, il n’est pas certain que le rôle des fantasmes de pouvoir des intellectuels soit aussi important dans le fascisme ou le nazisme que dans le stalinisme (même si Hitler a aussi trouvé des admirateurs chez des intellectuels comme Heidegger ou Karl Schmitt, de même que Mussolini chez les Futuristes italiens). Mais il me semble que le propos d’Orwell n’est pas de trouver un critère permettant d’identifier ou de classifier différents régimes politiques. Il n’a pas, à proprement parler, de théorie du totalitarisme ; pas plus qu’il n’a, comme on l’a vu, de véritable théorie du socialisme. Ce qui l’intéresse, c’est de travailler, de l’intérieur du mouvement, sur les faiblesses du socialisme et sur les fantasmes de pouvoir qui animent la plupart de ses théoriciens. Son travail est d’abord celui d’un militant, d’un écrivain plutôt que celui d’un théoricien. Et c’est sans doute ce type de travail qui reste d’actualité, plutôt que telle ou telle position orwellienne.

C’est un travail animé par le souci d’éviter au maximum les généralisations, pour leur préférer la recherche de tendances ou de mécanismes qui ne sont pas nécessairement très spectaculaires, un travail marqué par une très grande attention aux différents usages de la langue et aux tentatives de contrôle dont elle fait l’objet en permanence. Et c’est enfin, et peut-être surtout, un attachement inconditionnel aux faits et au réel. Parce qu’en traitant les faits de manière désinvolte on supprime toute forme d’expérience personnelle sur laquelle s’appuyer ; et on laisse alors libre cours aux purs rapports de forces et de langage, ce qui est l’assurance de voir les plus puissants et les plus habiles triompher au détriment de tous les autres.

——
Propos recueillis par Jean-Mathias Fleury pour L’Émancipation syndicale et pédagogique (n° 8, avril 2010).

Notes
[1] Noam Chomsky et Michel Foucault, Sur la nature humaine [1971], Aden, 2005
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