Lordon, communiste par inadvertance

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13112010

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Lordon, communiste par inadvertance






L’économiste Frédéric Lordon publie un essai complexe et stimulant. Connu pour ses critiques de la crise du capitalisme, il apparaît sous une facette plus théorique. Il propose une lecture des rapports salariaux incluant les affects et se livre sur son engagement.

Vous êtes l’un des rares économistes à faire appel à la philosophie, à la sociologie, à la littérature… Quel est le parcours qui vous a amené à articuler ainsi les disciplines ?

Frédéric Lordon: Je suis arrivé à l’économie avec un désir vif, mais vague, d’économie critique, qui s’est instantanément reconnu dans la théorie de la Régulation que l’économiste hétérodoxe Robert Boyer enseignait dans son séminaire à l’EHESS. Inspirée du marxisme, la théorie de la Régulation n’est pas une théorie des marchés mais du capitalisme – comme quoi le seul choix de l’objet de départ change tout à ce qu’on raconte ensuite.

Ma thèse a été consacrée à chercher des formalisations mathématiques pour les phénomènes des crises endogènes du capitalisme. Mais je crois que ce qui m’a séduit d’emblée dans la Régulation, c’était son approche immédiatement pluri ou inter-disciplinaire. Il faut dire qu’il y a un enjeu stratégique monumental autour de l’interdisciplinarité de la science économique. Les économistes dominants voudraient en faire une discipline autonome, pure et surtout « dure », une sorte de physique du monde économique. Aussi cherchent-ils sans relâche des « lois de l’économie », absolument générales, invariantes, et transhistoriques – leur « gravitation universelle » à eux. A l’exact opposé, la théorie de la Régulation considère le capitalisme en ses formes institutionnelles, telles que celles-ci sont inévitablement emportées par le mouvement de l’histoire et connaissent parfois de brutales transformations – cela même qu’on appelle des crises. Or pour penser les institutions, l’économie pure ne suffit pas : il y faut de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie…


En février 1999, la Société Générale et Paribas annoncent leur projet de fusionner. La BNP, voyant sa position fragilisée par le futur regroupement et craignant de devenir sa nouvelle proie, réagit en lançant une double contre-OPA sur la Société générale et sur Paribas. Au terme de six mois de lutte acharnée, la BNP absorbera Paribas, mais échouera à conquérir la Société générale.

Comment avez-vous rencontré Bourdieu ou Spinoza ?

F.L.: L’économie standard croit à la parfaite rationalité des agents économiques. La Régulation pense au contraire que les comportements des agents sont toujours façonnés par le cadre de structures et d’institutions dans lequel ils évoluent. Comment comprendre le rapport entre les institutions et les comportements individuels ? C’est une question qui, s’ajoutant aux affinités spontanées de deux pensées critiques, ne pouvait qu’amener les « régulationnistes » à rencontrer la sociologie de Bourdieu. Spinoza, c’est une autre affaire, qui m’est sans doute un peu plus singulière. En 2000, travaillant sur le capitalisme actionnarial, je me suis intéressé au double combat d’OPA entre la Société générale, BNP et Paribas (voir encadré). Je me demande alors quelle est vraiment la force motrice de tous ces acteurs et il m’apparaît que – contrairement à ce que raconte en boucle la théorie standard –, ça n’est pas tant la pure maximisation du profit que celle de toutes les autres forces qui sont à l’oeuvre, et qui ont à voir avec le désir de résister à l’absorption, de se maintenir dans la souveraineté, ou alors de s’étendre et de conquérir. Bref ce sont des élans de puissance. Et là j’ai une réminiscence d’une lecture ancienne : je me souviens du « conatus » de Spinoza. Le conatus, cet « effort que chaque chose déploie pour persévérer dans son être », est l’expression de ce que toute existence est fondamentalement activité, affirmation de soi et résistance à la destruction par des choses extérieures. On pourrait dire que le conatus, comme puissance, est en quelque sorte l’énergie fondamentale de toute action humaine. Mais comment, et vers quoi, cette énergie fondamentale va-t-elle diriger son effort ? La réponse de Spinoza est que ce sont les affects qui orientent nos efforts de puissance et de désir. Parler d’affects n’équivaut pas à retomber dans une psychologie plate ou molle. Ne serait-ce que parce que les affects sont pour l’essentiel des produits collectifs, sociaux, qu’ils sont formés dans les institutions et les structures. Mais il y a là des concepts incroyablement puissants pour penser le désir et les passions comme la matière même de la vie sociale.

On vous connaît surtout pour vos propositions alternatives au capitalisme comme la suppression de la bourse ou le «Slam», visant à fixer un revenu actionnarial maximum. On vous connaît moins pour votre apport théorique plus global, alliant Marx et Spinoza.

F.L.: C’est là une distorsion typique des apparitions dans les médias et l’espace public. Car l’essentiel de mon travail est précisément celui qu’on ne voit pas. Mon programme de recherche vise en effet à construire une économie politique spinoziste. Alors je prends les objets les uns après les autres. J’ai commencé par cette histoire d’OPA, puis avec André Orléan j’ai travaillé sur la monnaie, après encore sur la question générale des institutions. Mais je pensais depuis un moment qu’une science sociale spinoziste avait quelque chose à dire sur le rapport salarial. Impossible sur cette question de ne pas repartir de Marx. Mais impossible aussi d’en rester à Marx seul. Car je crois qu’il manque à Marx, en tout cas au Marx tardif, une anthropologie. Il m’a alors semblé intéressant d’enrichir le structuralisme marxien des rapports par une anthropologie spinoziste des passions, c’est-à-dire de retrouver ce qui fait se mouvoir les individus, à savoir leurs puissances de désir et leurs affects, mais toujours au sein des structures, en l’espèce celles du capitalisme. Comment les structures du rapport salarial affectent-elles les individus, quelles sont les forces passionnelles, institutionnellement mises en forme, qui déterminent les individus à se mouvoir et à travailler pour la valorisation du capital ?

Autrement dit, vous vous posez la question suivante : qu’est-ce qui fait que les salariés vont au travail ?

F.L.: La question est très exactement aussi simple que ça ! Et s’il y a une raison de la poser à nouveau c’est parce que, comme la sociologie du travail n’a pas manqué de le voir, le néolibéralisme opère un changement profond dans le régime de mobilisation des salariés. Le premier capitalisme, celui que Marx avait sous les yeux, fonctionnait à l’« aiguillon de la faim »… c’est-à dire dans un régime d’affects tristes. La grande « invention » du fordisme c’est d’avoir ajouté des affects joyeux mais extrinsèques : ceux de l’accès à la consommation élargie. Le néolibéralisme, lui, veut enrichir le rapport salarial d’affects joyeux intrinsèques, c’est-à-dire réjouir les salariés non pas par ce à quoi le travail – ou plutôt l’argent du travail – permet d’accéder, mais par le travail lui-même. Le travail va vous épanouir, le travail c’est la vraie vie : voilà la promesse de ce régime de mobilisation…


Cela vous amène à une analyse du capitalisme qui dépasse la grille du rapport capital / travail…

F.L.: Disons plutôt qu’elle la modifie. On ne peut pas ne pas voir qu’il y a une fraction de salariat content et que ceci pose un problème au schéma bipolaire capital / travail. On ne peut donc pas simplement écarter ce problème en invoquant des effets d’idéologie. En fait, depuis la montée de ces salariés bizarres que sont les cadres – ces archétypes du salariat content et mobilisé matériellement du côté du travail mais symboliquement du côté du capital –, le schéma antagonique pur est à la peine. Je pense que le nouveau régime de mobilisation appelle davantage encore à penser plutôt en termes de continuum, et plus précisément d’un continuum d’affects : depuis les plus tristes, pour qui le travail n’est pas autre chose que le moyen de la survie, jusqu’aux plus joyeux pour qui il recèle d’intenses satisfactions. Toute la question étant celle de l’immense effort par lequel le néolibéralisme entreprend de refaçonner le désir des individus comme désir de réalisation de soi par le travail… que les entreprises se proposent précisément de combler. Et pour certains, ça marche ! Au lieu du clivage massif capital / travail, il y a donc toute la variété des situations affectives des salariés, dont certains marchent allègrement pour le capital, et d’autres pas. La situation se complique du fait que, contradictoirement, le néolibéralisme maltraite les salariés comme jamais, au moment même où, par ailleurs, il entreprend de les réjouir. Je me demande d’ailleurs si ça ne simplifie pas la situation plutôt que ça ne la complique car, en dépit de tous ses efforts, le néolibéralisme répand partout de la violence et du mécontentement. Le mécontentement devient trans-groupes sociaux et tend à recréer une configuration de polarisation. La force motrice de l’histoire du capitalisme, ça n’est donc pas le salariat tout court : c’est le salariat mécontent. Et quand le mécontentement salarial atteint un point critique, il n’est pas exclu que l’histoire se remette en marche.

Dans votre conclusion, vous vous situez du côté du communisme. D’où vient cet engagement ?

F.L.: Je crois que je suis venu à « l’idée communiste » par inadvertance, en fait, comme si j’avais été victime de mon propre jeu de mots sur la récommune. Récommune est le nom qu’on devrait donner à toute ollectivité productive : car de même que la république est la res publica – la chose publique, c’est-à-dire la chose qui appartient à tout le monde parce qu’elle concerne tout le monde –, une collectivité productive est une enclave de vie partagée et qui, comme telle, appartient à tous ceux qui la partagent – elle est donc une res communa, une récommune. Je voulais ainsi rendre plus facilement audible l’idée que, si nous reconnaissons sans difficulté la démocratie comme forme de la république, il devrait « logiquement » en aller de même pour la récommune productive. Je pense que j’ai toujours été sidéré par le fait que, dans une époque qui se gargarise d’individualisme et de démocratie, nous acceptions si facilement l’idée que l’entreprise demeure régie par des rapports médiévaux : quelques-uns commandent et les autres doivent obéir. Comment une telle incohérence, une telle injustifiable dépossession est-elle à ce point soustraite à la critique ordinaire ? C’est contre cela que l’idée de récommune est construite. Alors, après, il y a comme une irrésistible logique des mots : récommune, ça donne récommunalisme… ou récommunisme. Et c’est là que je me suis aperçu de où j’étais arrivé. Comme par ailleurs ce qu’il y a de plus intéressant dans le débat intellectuel d’aujourd’hui tient aux diverses revitalisations de « l’idée communiste », je me retrouve, de fait, peu ou prou inséré dans ce mouvement mais presque sans l’avoir cherché.

Comment envisagez-vous votre rôle d’intellectuel ? Comment articulez-vous votre travail et votre engagement ?

F.L.: D’une manière qui rend parfois un peu compliqués mes rapports avec les organisations politiques. Je pense que l’intellectuel a pour vocation la critique des institutions et des pouvoirs… ce qui suppose de se tenir à distance des institutions et des pouvoirs – du moins autant qu’on le peut car on ne peut jamais leur échapper totalement : j’appartiens bien à une institution, dont je dépends pour vivre, le CNRS. Ceci signifie que je refuse d’intervenir pour des organisations économiques privées, des institutions officielles mais aussi pour des partis, même ceux qui ont ma sympathie. Et je crois qu’il n’y a là aucune incohérence avec le fait de me sentir par ailleurs très engagé, parce que je coule mon engagement dans la division du travail : je fais ce que je peux faire et ce que je sais faire à la place qui est la mienne, à savoir produire des idées et apporter ma contribution locale au débat public. Mais pas n’importe comment ni dans n’importe quelles conditions (notamment médiatiques), et surtout en pensant que d’autres sont là pour s’emparer de ces idées, en faire ce qu’ils veulent, les diffuser à leur tour, se les approprier, etc.

Que pensez-vous de la gauche qui combat le néolibéralisme ?

F.L.: Que les forces anticapitalistes aient si peu de réussite politique en une époque où la délégitimation du capitalisme est évidente à un si grand nombre est un paradoxe qui ne laisse pas de m’interroger. Pour dire le moins.
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brusyl
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