La Tunisie est l’avenir du monde

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La Tunisie est l’avenir du monde






mercredi 19 janvier 2011, par Serge Quadruppani

Un dicton marocain, complaisamment repris par les Algériens, assure que « le Marocain est un lion, l’Algérien un homme, le Tunisien une femme ». Plaisante baffe au machisme, le premier peuple du Maghreb à s’être débarrassé du clan rapace qui le saignait, c’est celui auquel les autres refusaient ces attributs virils censés contenir le courage. Les funèbres hallucinés des organisations politico-militaires d’Euzkadi et d’ailleurs, les kamikazes de l’Oumma prêts à faire mourir les autres pour aller niquer quarante vierges au ciel, et même les crétins anarcho-insurrectionnalistes qui, en Italie, se passionnent pour la destruction des doigts des employés d’ambassade ont pris un sale coup de vieux. Nous avons besoin de révoltes « efféminées » [1] comme celle du peuple tunisien qui, avec du désespoir mué en peau brûlée, des pierres et des bâtons, a renversé en un mois un pouvoir impitoyable qui paraissait là pour toujours. Au contraire de ce que voudraient croire les commentateurs professionnels, la portée de la révolution tunisienne déborde très largement le cadre des pays arabes. Certes, du Maroc à la Syrie en passant par l’Égypte, dans ces immuables régimes dictatoriaux amis de l’Occident, les peuples, depuis la chute de Ben Ali, commencent à regarder d’un œil plus hardi les gouvernants et leurs polices.

Mais ce qui, il y a vingt ans, aurait pu passer pour une crise régionale, prend aujourd’hui, immédiatement, un caractère planétaire. Avec la crise dites des subprimes, nous sommes entrée dans une ère où s’accumulent des phénomènes naguère inimaginables. De la Fiat-Mirafiori de Turin aux Continental de Toulouse, les patrons font voter aux ouvriers des conditions de travail dont la logique profonde est de se rapprocher toujours plus des conditions contre lesquelles chinois et bengalais sont en train de se battre. On construit au bord de l’Evros, à la frontière gréco-turque, un mur comme celui qui prolonge le Rio Grande, on sous-traite à Kadhafi et à ses camps de concentration la gestion des flux migratoires africains, on aggrave sans cesse la condition de vie des immigrés, tout cela servant surtout à fabriquer une masse « clandestine », c’est-à-dire corvéable à merci [2]. Ainsi, l’Europe parachevant un processus commencé depuis longtemps en Amérique du Nord, on peut dire que l’Occident, de la Californie à Moscou en passant par Sangatte, se fabrique un tiers-monde à la maison. Quand on songe à ces bons du trésor étatsuniens détenus par la Chine qui financent l’american way of life alors que leur valeur réelle devient insaisissable, on en vient à considérer le risque que les États-Unis deviennent littéralement ce qu’ils étaient rhétoriquement dans l’ère maoïste : un tigre de papier.
En attendant, les intérêts des puissances deviennent inextricables (on parle de Chinamerica), les transferts de souveraineté et la privatisation de fonctions régaliennes sapent les fondements de l’État-nation et, tandis que les chefs d’État européens se vautrent dans le ridicule pour arracher aux anciens sous-développés une vague promesse d’achat de quincaillerie dont la technologie sera bientôt copiée et dépassée et que Pékin rachète la dette d’États européens, son modèle de société (abondance consommatoire pour la classe moyenne en échange de zéro liberté politique) semble faire rêver les gouvernants occidentaux qui ne respectent même plus les formes du rituel démocratique (guerres menées sans débat, traités européens appliqués malgré leur rejet électoral, etc.) pour imposer l’hallucination néo-libérale. La séparation du monde entre Nord et Sud, entre métropoles occidentales impérialistes et tiers-monde a perdu son sens.

Mais si le terme « impérialisme » n’a plus grand sens, il y a bel et bien un empire étendu à toute la planète. Pour citer un passage de l’introduction à mon livre La Politique de la peur [3] : « L’empire, c’est une configuration sans cesse en mouvement de puissances nationales et transnationales, à la fois autonomes et interdépendants. Oligarchies, banques internationales et firmes financières, mafias, grandes compagnies (de Big Oil, le lobby des compagnies pétrolières transnationales, à l’agro-alimentaire et à l’industrie pharmaceutique), complexes militaro-industriels et compagnies privées, industries du divertissement et des médias, services de moins en moins publics (police, magistrature, services secrets…), c’est-à-dire autrefois intégrés à l’État et de plus en plus orientés suivant leurs intérêts propres ou ceux d’une caste dirigeante, en passant par toutes les figures hybrides : grands fonctionnaires mexicains de l’antidrogue alliés des cartels ; généraux pakistanais alliés des Etats Unis et des talibans en même temps que dirigeants de certaines des plus grosses entreprises du pays ; militaires algériens kleptocrates et manipulateurs de GIA et autres Al Qaida au Maghreb islamique ; bande du Fouquet’s. Réseau de pouvoirs nationaux et transnationaux, l’empire est par essence mouvant, car l’équilibre entre les pouvoirs qui le composent ne cesse de changer. Il est aussi absolument immobile, car ces pouvoirs partagent fermement un but ultime : faire exister la civilisation qui les fait vivre. » Cette civilisation repose sur un rapport aussi vieux que le capitalisme, mais porté par le développement de la technoscience à un degré jusque là inimaginable : ce rapport, c’est l’exploitation, de l’homme par l’homme et du reste du vivant par l’homme. Tous les pays du monde sont aujourd’hui une simple province de l’empire.

Les Tunisiens sont, souvent très littéralement, nos voisins de palier. Voilà longtemps que nous vivons ensemble, qu’ils partagent avec nous (« nous » qui ne sommes pas tous blancs) le camembert, les contrôles au faciès et l’islamophobie. Ce sont souvent eux qui répondent quand nous appelons un call-center, ce sont eux que beaucoup d’entre nous retrouvent au bord du sable chaud après onze mois et demi dans les eaux glacées du calcul économique. Leurs manifs ressemblent aux nôtres, auto-photographiées, auto-filmées en permanence. Comme n’importe quel internaute de Bombay ou de Saint-Malo, ils ont su utiliser la toile pour contourner les médias aux ordres. Aussi bien que n’importe quel manifestant contre la réforme des retraites, ils savaient que le téléphone mobile, instrument d’esclavage consommatoire et de surveillance panoptique, peut se muer en vecteur de dissémination de la révolte. Les Tunisiens ont vérifié avec une intensité remarquable la portée d’une contradiction que le capitalisme ne cesse de porter à de nouveaux sommets en essayant de la dépasser : son besoin de la créativité humaine lui interdit de l’encadrer tout à fait sous peine de la tuer.

C’est pourquoi, ce qui se passe en Tunisie ébranle en profondeur notre vie, ici et maintenant. Comment ne pas voir tout ce qui, en dépit de conditions infiniment plus dures, rapprochait les chômeurs diplômés qui ont lancé la révolte de leurs semblables de Rome, Londres, Athènes, Lyon, Berlin et autres lieux, victimes eux aussi de l’aggravation de leur précarité et qui se sont, à partir de 2009, par ondes successives, avec des moyens variés mais en échangeant des modèles d’intervention [4], affrontés aux dirigeants locaux, et à travers eux à l’oligarchie mondiale qui veut faire payer aux plus exploités, en particuliers aux jeunes, la crise de son système ?

Comment ne pas voir que l’ennemi est le même ? De l’inoubliable Michèle Alliot-Marie proposant le savoir-réprimer français à Mitterand-neveu, en passant par Delanoë et trois chefs d’État français, on ne sera jamais assez reconnaissant aux amis tunisiens d’avoir un peu plus ridiculisé aux yeux du monde la classe dirigeante française. Que la corruption des « élites » soit un phénomène global a été démontré de manière éclatante quand chacun a pu sentir, derrière la cohorte des souteneurs du régime, une convergence d’intérêts qui passe par de somptueuses villas et des flux financiers occultes, mais plus profondément par l’appartenance au même club des serviteurs du monde tel qu’il va. Telle est la réalité, tel est leur cauchemar : des demeures de Carthage incendiée et visitées par un populo fier de sa révolution au Fouquet’s, aux salons des Dîners du Siècle, aux villas du Cap nègre, il n’y a pas bien loin. Sur une planète en permanence télécommuniquée, ce qui nous sépare de la mise à sac des lieux de la puissance en Europe n’est pas une distance physique, mais mentale.

On aurait rêvé que les comités populaires de quartier, au lieu de seulement protéger la population contre les exactions des nervis du régime, s’occupent d’affronter les besoins quotidiens, en répartissant entre tous les habitants les produits pillés dans les supermarchés. On aurait rêvé que des formes de pouvoir issues de la base parviennent à empêcher les vieux crabes de remettre en selle la vieille politique qui risque fort maintenant d’occuper le devant de la scène. Mais il eût fallu pour cela que l’exemple tunisien dépasse aussitôt les frontières, propageant le sentiment qu’un autre monde, une autre forme de rapport au pouvoir et à la richesse était possible. En attendant, ne boudons pas le plaisir que nous a offert la « femme du Maghreb ». Depuis 1989 et l’effondrement du capitalisme d’État qui avait volé le beau mot « communisme », nous savions les dictatures bureaucratiques à la merci d’un sursaut collectif de courage et de rage. Aujourd’hui, les gavroches de Sidi Bouzid, Kasserine, Ettadhamen, Intilaka et El Mnihla, ont montré que le refus de perdre sa vie à espérer la gagner peut l’emporter contre les snipers de l’oligarchie mondialisée. Le jour où les exploités européens cesseront de se contenter de la misérable vacance qu’on leur offre dans les bronze-culs low-cost en échange de leur soumission finale après tant de beaux mouvements sociaux, le jour où ils rencontreront leurs frères à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, ce jour-là, on risque bien de voir se lever le soleil qui « dessine en une fois la forme du nouveau monde »
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Message le Mar 10 Avr 2012 - 19:13 par Mister Cyril

En Tunisie, "on achève bien les révolutions"

Des milliers de personnes ont manifesté lundi 9 avril sur la grande artère de Tunis, l'avenue Habib-Bourguiba |Un "lundi noir", "sanglant". Au lendemain des affrontements qui ont opposé forces de l'ordre et manifestants dans le centre-ville de Tunis, le Web tunisien regorge de témoignages dénonçant la répression "démesurée et d'une férocité inouïe" qui s'est abattue sur les protestataires.

Lire : Scènes de violence dans une manifestation interdite à Tunis
Nadia Chaabane, représentante du Pôle démocratique moderniste à l'Assemblée constituante, faisait partie d'un des cortèges. Elle défilait sur l'avenue Mohamed V quand "des policiers et des civils munis de matraques se sont jetés sur la foule et ont commencé à passer à tabac systématiquement tous ceux et toutes celles qui croisaient leurs matraques. (...) J'avais l'impression d'être dans un Etat en guerre, des dizaines de bombes lacrymogènes jonchaient le sol, des femmes en sanglots, du sang, des hurlements... une scène cauchemardesque", raconte-t-elle sur son blog.

Tenues par un décret du ministère de l'intérieur d'empêcher les marcheurs d'accéder à l'avenue Habib Bourguiba, les forces de l'ordre ont poursuivi les protestataires jusque dans les rues attenantes. Plusieurs internautes disent avoir été "chassés" et agressés aux alentours de l'artère emblématique de la révolution tunisienne. "Ce qui devait être une manifestation pacifique s'est transformée en une véritable chasse à l'homme", rapporte @Selim, un blogueur tunisien, sur son site, Carpe Diem.

Les insultes et les coups n'ont pas épargné les journalistes locaux et étrangers présents sur place. Prise à partie et frappée alors qu'elle photographiait la manifestation, la correspondante du Point, Julie Schneider, raconte sur le site Internet de l'hebdomadaire n'avoir été relâchée par les policiers qu'après l'intervention d'un militant d'Ennahda, "rencontré à plusieurs reprises lors de meetings ou au siège du parti".

Dénonçant un "degré de violence inacceptable", le président Moncef Marzouki a autant mis en cause les manifestants qui ont bravé l'interdiction de défiler sur l'avenue Bourguiba que les forces de l'ordre qui les ont brutalement dispersés. Il a affirmé à la télévision que "la police avait saisi une voiture contenant des cocktails Molotov". "Ce sont des mensonges, assure une participante, Fairouz Boudali, sur le site Nawaa. Il n'y avait aucun perturbateur parmi nous."

"Deux jours plus tôt, le 7 avril, un traitement similaire avait été réservé aux jeunes diplômés chômeurs. Ce n'était là, apparemment, qu'une mise en train, une sorte de répétition générale avant la grande et massive entrée en scène (de lundi)", observe Mohamed Ridha Bouguerra dans un article intitulé "On achève bien les révolutions" et publié sur le site Kapitalis.

Comme de nombreux commentateurs, l'universitaire accuse le parti islamiste au pouvoir de vouloir instaurer "une nouvelle dictature" sur les ruines de la révolution. Mais "à un 14 janvier pourra bien succéder un autre 14 janvier et cette fois le perdant ne se nommera pas RCD [le parti du président déchu] mais bien Ennahda !", met en garde Mohamed Ridha Bouguerra.

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Message le Dim 18 Déc 2011 - 21:55 par Mister Cyril

Juste des témoignages recueillis sur le Figaro si, si...rien d'extra-ordinaire mais je lis et entends pas mal de témoignages de ces acteurs qui ont été sincèrement surpris de ce faire autant voler "leur révolution" et dans de telles proportions; émeutes, démocratie, sortir un autocrate, révolution réelle...quand la minorité agissante se fait écraser par la majorité silencieuse...




"Unis lors de la révolution, les blogueurs tunisiens ont opté pour des chemins différents à la veille d'une élection historique pour le pays. Du boycott du scrutin à l'engagement politique, rencontre avec trois actrices du changement démocratique.

Dimanche, les Tunisiens iront librement voter pour la première fois en vingt-cinq ans, afin d'élire l'Assemblée chargée de rédiger la Constitution du nouveau régime. Un saut dans l'inconnu pour ce pays qui a initié le Printemps Arabe en chassant le 14 janvier le dictateur Ben Ali.

Ce premier test démocratique est observé de manière particulière par les blogueurs et cyberactivistes tunisiens, qui ont lutté contre le régime de Ben Ali sur Internet en relayant photos, vidéos, et récits sur la situation dans le pays. Leur rôle de vigie n'a pas disparu avec la chute du régime, bien au contraire. La nomination du cyberactiviste Slim Amamou, brièvement emprisonné à la fin du règne de Ben Ali, au poste de secrétaire d'État à la Jeunesse dans le gouvernement de transition, avait suscité l'espoir chez ces activistes. Mais «il est aujourd'hui indéniable que la nomination de Slim Amamou n'était en fait qu'une manœuvre politique destinée à amadouer les virulents jeunes internautes tunisiens», note Emna El Hammi, qui tient actuellement un blog chez Libération.

Slim Amamou avait fini par démissionner du gouvernement au bout de quatre mois. Et les blogueurs ont continué à mettre en garde contre les dérives du gouvernement de transition, le muselage des médias, ou l'influence persistante des anciens membres du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, parti de Ben Ali) sur la vie du pays. À la veille du scrutin historique, la communauté des blogueurs suit des chemins différents, entre enthousiasme et peur de se faire voler leur révolution. Lefigaro.fr a interrogé trois jeunes femmes, qui ont choisi l'engagemement politique, le boycott des élections, ou l'observation optimiste de la transition démocratique de la Tunisie.

• Amira Yahyaoui, le choix de la bataille politique



Amira Yahyaoui, DR.
À 27 ans, Amira Yahyaoui se «bat depuis dix ans pour les libertés fondamentales et en particulier la liberté d'expression sur Internet». Fille du juge Mokhtar Yahyaoui, révoqué pour dissidence par Ben Ali, elle a décidé de se présenter à l'élection de l'Assemblée constituante à la tête de la liste Sawt Mostakel (Voix indépendante), qui n'est affiliée à aucun parti. Une décision «logique» selon elle, afin de pouvoir «proposer et construire» et «faire parti du débat». Plusieurs autres blogueurs ont fait un choix similaire.

La jeune femme, installée en France depuis plusieurs années, mais prête à retourner en Tunisie en cas de victoire, explique qu'elle et ses quatre co-listiers ont été «catastrophés» par les programmes mis en avant par les partis. Elle souligne le «manque d'audace dans la séparation des pouvoirs et par rapport aux libertés fondamentales», mais aussi le manque de programmes constitutionnels de nombreux partis, qui proposent à la place «des programmes économiques pas très réalistes».

Malgré son enthousiasme, Amira Yahyaoui a peur que certains partis «sous couvert d'identité nationale, essayent de nous voler la révolution en limitant les libertés». Car en sortant dans la rue, «les Tunisiens ont demandé de la dignité, du travail, et la liberté. Pas une liberté partielle».

La militante s'inquiète également du clivage provoqué par le débat sur le parti islamiste Ennahda - Ahmed Néjib Chebbi, leader du Parti démocrate progressiste, a fait du «tout sauf Ennahda» l'axe principal de sa campagne, tandis que d'autres listes ont annoncé qu'elles refuseraient de faire parti d'un gouvernement de coalition avec ce parti. «Ça me ramène plusieurs années en arrière, quand Ben Ali n'avait qu'un mot à la bouche, être anti-Ennahda», explique-t-elle. L'ancien président affirmait en effet être un rempart contre l'islamisme, les partisans de ces courants étant réprimés et pourchassés.

«Voir des partis modernistes ne pas jouer le jeu démocratique jusqu'au bout me choque», soupire-t-elle, d'autant plus que «certains de ceux qui tiennent cette posture ont accepté de faire parti d'un gouvernement d'union nationale avec des ex-RCD qui avaient encore du sang sur les mains.»

Amira Yahyaoui a voté, émue, au consulat de Tunisie jeudi. Une photo d'elle en larmes a fait le tour de la blogosphère tunisienne.

• Emna El Hammi, l'observatrice



Emna El Hammi, DR
«Ces derniers jours, je fais beaucoup de cauchemars. Je rêve que je n'arrive pas à lire le bulletin de vote, ou que je ne peux pas cocher la case que je veux». Emna El Hammi, 30 ans, se dit ouvertement «très stressée» par l'élection à venir. «Le monde entier a les yeux braqués sur nous. Nous sommes à un tournant de l'histoire de la Tunisie, c'est la concrétisation de dix mois de combat», explique-t-elle.

Cette biologiste, qui blogue depuis 2005 et raconte «sa Tunisie sans Ben Ali» depuis quelques mois pour Libération, reste néanmoins «assez optimiste». «Je suis plutôt satisfaite de la situation actuelle, car j'ai senti une réelle volonté de changement chez les Tunisiens. Tout le monde s'est impliqué, de la société civile aux partis politiques en passant par le gouvernement, malgré beaucoup de problèmes», souligne-t-elle. «C'est vrai qu'on a eu le moral à zéro durant un certain temps, car des débats de société ont été instrumentalisés. Mais j'ai constaté que les gens étaient restés très vigilants, ça m'a rassuré», explique-t-elle.

La jeune femme n'a pas peur de la présence d'anciens RCDistes dans les listes se présentant à la Constituante. «On va pouvoir connaître leur poids réel dans la société, et leur montrer qu'ils ne valent rien politiquement en les battant dans des élections libres». Même constat pour la présence d'Ennahda. «Tout combat doit se faire sur la scène politique. Il ne faut pas exclure ces gens-là du jeu démocratique, mais les battre sur le plan politique. De toute façon, avec le mode de scrutin choisi [proportionnel, ndlr], aucun parti n'aura la majorité absolue. Je n'ai donc pas peur d'une possible victoire d'Ennahda.»

Emna El Hammi regrette néanmoins «la récupération politique d'un débat de société nécessaire». «Pendant 25 ans, les Tunisiens ont vécu dans un système répressif où les islamistes ont été pourchassés et torturés. C'est normal qu'aujourd'hui ces gens-là s'expriment de manière extrêmiste, et que de l'autre côté, les laïcs s'expriment aussi de manière extrêmiste. Tout le monde a la chance de pouvoir s'exprimer et c'est tant mieux».

La blogueuse insiste sur «l'émotion intense» des Tunisiens à la veille du scrutin, mais rappelle qu'au lendemain de celui-ci, «il faudra reprendre le combat et ne rien laisser passer, surtout en ce qui concerne la justice et la liberté d'expression». Quant à son choix pour dimanche, elle reconnaît «faire parti de ces gens qui restent indécis jusqu'au bout. Je ne me retrouve dans aucun parti ou liste indépendante. Disons que mon choix est sûr à 80%».

• Le boycott de Lina Ben Mhenni, la «Tunisian Girl»



Lina Ben Mhenni. Crédit : Jilian Cyork, CC
Lina Ben Mhenni est l'une des figures les plus connues de la révolution tunisienne à l'étranger. Son blog Tunisian Girl, qui dénonçait la dictature de Ben Ali, a été récompensé à de nombreuses reprises. Ses reportages sur le terrain lors de la révolution tunisienne, écrits en arabe, français et anglais, lui ont valu une nomination pour le prix Nobel de la Paix à seulement 27 ans.

À la veille des élections, cette professeur d'anglais est en colère, et ne mâche pas ses mots sur la situation de son pays. «Ces élections sont une nouvelle mascarade, non, un crime contre le peuple tunisien», explique-t-elle au figaro.fr. «Les forces de la contre-révolution, qui sont pour moi représentées par les ex-RCDistes et toutes les forces obscurantistes, sont réapparues après avoir fait profil bas. Ils ont le monopole sur les appareils politique, sécuritaire, judiciaire et médiatique», dénonce-t-elle.

La jeune femme a donc décidé, à la surprise générale, de boycotter les élections de dimanche. «Je n'accepte pas de participer à des élections où il y a au moins une cinquantaine de partis reconstitués à partir du RCD», explique-t-elle. «Les personnes impliquées dans les crimes contre le peuple tunisien, ceux qui ont tués nos martyrs, sont toujours libres. Je ne pense pas qu'on peut parler d'une transition démocratique tant qu'on a pas fait aboutir notre révolution.»

Pour elle, la Tunisie n'est pas encore libre. «On peut déduire ça du retour des pratiques violentes et répressives de la police, des plaintes de certains journalistes par rapport à la censure, de la manipulation médiatique, la dépendance de la justice ....» Des dérives qu'elle dénonce toujours sur son blog et sur les réseaux sociaux, quitte à ne pas se faire que des amis

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Message le Mar 25 Jan 2011 - 14:54 par brusyl

Une révolution par le bas


Dans cet entretien Michaël Ayari et Vincent Geisser(1) apportent leur éclairage sur la révolution tunisienne, son devenir et ses conséquences pour le monde arabe.

La révolution tunisienne a pris de court les gouvernements, au premier rang desquels le gouvernement français qui s'est enlisé dans son infamie, soutenant jusqu'au bout la dictature de Ben Ali et du RCD. Mais, la majeure partie de la gauche politique et sociale n'avait pas non plus anticipée cette potentialité révolutionnaire. Pouvez-vous revenir sur les principales étapes du processus révolutionnaire, indiquer le rôle des diverses forces politiques et sociales dans la direction du mouvement et pointer les facteurs qui ont rendu possible un tel bouleversement ?

Il est vrai que les acteurs politiques, les leaders d’opinion et les experts ès « sécuritaires » français ont fait preuve de myopie intellectuelle à l’égard de la situation tunisienne. L’essayiste Alexandre Adler parlait même à propos de la Tunisie de Ben Ali de « démocratie andalouse ». Pourtant, un certain nombre de signes annonciateurs aurait dû les alerter. Dans le cadre de nos travaux scientifiques autour de L’Année du Maghreb (CNRS Editions, rédacteur en chef : Eric Gobe)2, depuis plusieurs années, nous mettions ainsi en évidence la dégradation du climat social, l’épuisement des sources de légitimité du régime de Ben Ali et la fuite en avant de l’appareil sécuritaire. Nous parlions d’une « fin de cycle politique » en Tunisie. Nos dernières chroniques envisageaient d’ailleurs clairement l’hypothèse d’un changement de régime. La révolte du bassin minier de Gafsa en 2008-2009, certes moins médiatisée que les derniers événements, avait pourtant très largement jeté les bases d’une nouvelle « configuration protestataire ». Pour comprendre à la fois la chronologie et la portée de ces mouvements, qui ont conduit au départ précipité du général Ben Ali, il faut se détacher de deux idées reçues.



La première consisterait à voir dans les protestations sociales en Tunisie un mouvement de contestation organisé « par le haut ». Or, les partis d’opposition indépendants, les organisations des droits de l’homme et le syndicat unique (UGTT) n’ont joué qu’un rôle mineur dans le déclenchement de la protestation. Au départ, ce sont bien des mouvements de diplômés chômeurs, soutenus par leurs familles proches, qui ont enclenché le processus révolutionnaire. Sans céder à un quelconque romantisme, nous pouvons parler de « révolution par le bas ».



La seconde reviendrait à dénier toute charge politique à la protestation. En somme, selon cette thèse, les mouvements sociaux de 2010-2011 constitueraient une nouvelle version des « révoltes du pain » des années 1980. C’est une vision totalement biaisée. Car, dès le début de la contestation, les diplômés chômeurs de l’intérieur du pays (régions pauvres de Sidi Bouzid et de Kasserine) ont développé des slogans anti-régime et anti-corruption. Leur volonté d’en finir avec le « système de Ben Ali » était donc claire. Leurs revendications ne se cantonnaient pas au registre socioprofessionnel. D’ailleurs, lorsque dans l’un de ses discours télévisés, Ben Ali leur a promis des emplois, la contestation est repartie de plus belle. Les jeunes diplômés ont exprimé leur refus du clientélisme d’Etat qui a consisté pendant de très nombreuses années à acheter la paix sociale contre des mesures sociales précaires et temporaires.



Pour autant, l’on ne peut nier le rôle de certaines forces politiques organisées. Très rapidement, le syndicat de travailleurs, l’UGTT, a joué un rôle central. Ses militants locaux et ses unions régionales ont très vite apporté leur soutien aux acteurs protestataires. Les sections de l’UGTT ont servi de « refuge » aux manifestants et aux blessés. Au fur et à mesure que le mouvement de protestation se généralisait 

et gagnait de nouvelles régions, l’UGTT durcissait sa position à l’égard du régime. Comment expliquer qu’un syndicat unique, dont la direction centrale était allégeante au pouvoir de Ben Ali, a pu jouer un rôle d’entrainement, sinon d’encadrement de la contestation ? C’est ce que nous avons appelé avec notre collègue Michel Camau, « la théorie du maillon faible »3. Certes, le syndicat a souvent joué le rôle de « passeur » entre le pouvoir et les salariés. Mais, par son implantation à la fois sectorielle et territoriale, il a souvent menacé l’hégémonie de l’Etat-Parti de Bourguiba et de Ben Ali. Signe qui ne trompe pas : c’est le jour où l’UGTT a déclaré la grève générale, le 14 janvier, que Ben Ali a quitté précipitamment le pouvoir.



2.

Dans un article paru peu après la chute de Ben Ali, Yassin Temlali indique que l'opposition est traversée par un double clivage. Premièrement, une opposition entre les partisans d'une transition douce passant par un gouvernement de coalition avec le parti de la dictature et ceux luttant pour un démantèlement du système Ben Ali qui passe par un processus constituant. la seconde fracture concerne l'attitude vis-à-vis du courant islamiste. Cette lecture te semble telle adéquate ? Comment percevez-vous l'évolution de ces clivages et des rapports forces politiques correspondant ?




L’analyse de Yassin Temlali présente une certaine pertinence. Soyons clairs : il ne s’agit pas d’une différence de « culture politique » entre deux oppositions, l’une qui serait portée au « compromis », l’autre à la « continuation de la révolution ». Les opposants qui ont accepté le compromis avec les membres de l’ancien régime sont très proches idéologiquement de ceux qui le refusent catégoriquement. Ils ont subi la répression et ont travaillé ensemble pendant de très nombreuses années, à l’intérieur du pays et en exil. Ils se sont fréquentés dans des organisations comme la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) ou le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), voire l’UGTT. Comment expliquer alors leur divergence actuelle ? C’est précisément là où il faut se garder de toute vision romantique : si Ben Ali a eu réellement peur de la rue, ce sont néanmoins les militaires, les « colombes du régime » avec l’appui des USA qui l’ont incité à partir aussi vite. Quoiqu’on en dise, le bain de sang aurait pu être beaucoup plus lourd, si Ben Ali s’était maintenu au pouvoir. Il y a donc bien eu une négociation au sommet qui a permis aux « anciens du régime » - du moins à une minorité d’entre eux – de rester partiellement maîtres du jeu politique. Plutôt que d’opposer deux « courants », nous dirions qu’il y a deux stratégies : les partisans de la normalisation et les partisans de la démocratisation radicale. Les premiers pensent qu’il faut sauver les acquis de la révolution démocratique en passant un « compris sécuritaire » avec les éléments les plus ouverts de l’ancien régime. Les seconds veulent continuer la révolution démocratique, en agitant le spectre de la restauration ou de la contre-révolution. Mais l’erreur serait de croire que ces stratégies reposent sur des traditions idéologiques ancrées profondément dans la société tunisienne. Parmi les partisans du compromis, on trouve des anciens communistes, syndicalistes et nationalistes arabes. Chez les partisans de la démocratisation radicale, on ne recense pas exclusivement des militants issus de l’extrême gauche mais aussi des bourgeois de Tunis (les beldis comme on les appelle en dialecte tunisien), des féministes et même des « éléments tièdes », pour ne pas dire des résistants de la dernière heure. Les positions ne sont donc pas aussi tranchées et il est probable que les rapports de force et les « lignes d’alliance » évoluent dans les prochaines semaines. En tout cas, une chose est sûre c’est que les USA et la France appuient davantage la première option, à savoir une normalisation sécuritaire, selon la théorie de la consolidation démocratique. En somme, faire que la Tunisie devienne à moyen terme une « démocratie raisonnable », pour ne pas dire une « démocratie sécuritaire » préservant les intérêts occidentaux.





Quant à l’intégration des islamistes au jeu politique, là aussi, il faut se garder d’une analyste simpliste qui opposerait de manière caricaturale le « camp laïque » au « camp islamisant ». Nombre de militants d’extrême gauche, de féministes et de démocrates progressistes sont clairement pour que les islamistes du parti Ennahda (Renaissance) participent au jeu démocratique tunisien. D’autres, en revanche, continuent à agiter le « chiffon vert ». En exil, les islamistes réformistes participaient déjà à de nombreux forums de l’opposition démocratique. Il s’est produit un phénomène d’acculturation réciproque : la gauche a appris à connaître les islamistes (les Khouanjis comme on dit en tunisien) et les islamistes ont largement révisé leurs positions, en admettant un certain nombre d’acquis sécularistes comme le Code du statut personnel qui, comme vous le savez, est plutôt égalitaire en Tunisie (interdiction de la polygamie, abolition de la répudiation et instauration du mariage et du divorce civils). Le parti islamiste de Rached Ghanouchi a pour modèle le parti AKP d’Erdogan qui est actuellement au gouvernement en Turquie. Rien à voir avec Al Qaeda ou le salafisme étriqué de l’Arabie Saoudite. Toutefois, il n’est pas impossible que le thème de l’épouvantail islamiste, du « péril vert », soit brandi par un certains nombre d’acteurs qui ont intérêt à faire capoter le processus de démocratisation.



3.

La révolution tunisienne est perçue comme un choc majeur pour l'ensemble du monde arabe, en particulier, pour le Maghreb. Portées par ce souffle, des mobilisations sont en cours dans la plupart des pays de la région. Dans quelle mesure cette communauté politique de destin est-elle, selon toi, une communauté effective et quels en sont les ressorts ?



Contrairement à ce que disent les journalistes, ce n’est pas une « contagion » -la démocratie n’est pas une maladie – mais un nouvel horizon d’attente pour les populations du monde arabe soumises au joug de la dictature. La révolution démocratique tunisienne a des résonances très fortes chez les citoyens ordinaires comme chez les militants de l’opposition et les activistes des droits de l’homme. S’il faut se garder de faire des prophéties –la situation de la Tunisie est très différente de celle des ses voisins -, les « ingrédients » qui ont été à l’origine de la révolution sont communs à nombre de pays arabes : les inégalités sociales criantes sous l’effet des politiques de libéralisation inspirées par le FMI et la Banque mondiale, la corruption généralisée, le verrouillage policier de l’espace public et bien sûr l’absence de pluralisme politique. Aujourd’hui, il est incontestable que la révolution démocratique tunisienne « fait modèle » : elle représente une espérance pour les citoyens du monde arabe. C’est en ce sens qu’il faut s’attendre à des « effets en chaîne ». Les opposants arabes se sentent revigorés. Longtemps résignés par une situation d’impuissance politique et une attitude attentiste, voire collaboratrice des pays occidentaux, ils savent que désormais « chasser leur dictateur » est un rêve à leur portée. Et ce d’autant plus que la révolution tunisienne suscite l’admiration de militants arabes toutes tendances politiques confondues : des gauchistes aux islamistes, en passant par les libéraux et les socio-démocrates. Tous les regards et toutes les aspirations contestataires se portent sur l’expérience tunisienne. L’onde de choc est comparable aux « succès » du syndicat Solidarnosc dans la Pologne des années 1980. De ce point de vue, il y aura un Avant et un Après Ben Ali, non seulement pour les Tunisiens mais pour l’ensemble des citoyens du monde arabe.



4.

Une des questions clés est la perpétuation de la domination néocoloniale. Comment cette question est-elle percutée par la révolution tunisienne et ses répercussions dans la région ?



Attention, de ne pas tomber dans des analyses réductrices. La Tunisie est indépendante depuis plus de cinquante ans ! Il faut manier le concept de « domination néocoloniale » avec beaucoup de précautions épistémologiques. L’opposant historique, Moncef Marzouki, préfère parler lui de « colonialisme intérieur » et il voit dans les systèmes sécuritaires arabes des « armées d’occupation » dirigés contre leur peuple4. Les logiques de domination Nord/Sud sont donc complexes. Les ressorts des régimes autoritaires du monde arabe renvoient aussi à des logiques de domination endogènes. Pour le dire plus simplement, l’axe de domination traditionnel Colonie/Métropole a été remplacé par l’intégration dans l’axe Maghreb/système international, avec des acteurs centraux comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. D’ailleurs, dans le processus de normalisation actuelle (l’option sécuritaire démocratique prônée par le gouvernement de transition), c’est moins la France (l’ancienne métropole) qui joue un rôle que les USA et les bailleurs de fonds internationaux de la Tunisie. Votre question est d’autant plus pertinente qu’elle touche aux divergences au sein-même de la mouvance démocratique tunisienne : ceux qui acceptent le compromis « sécuritaro-démocratique », parce qu’ils savent que cette option reçoit le soutien des grandes puissances occidentales, et ceux qui veulent aller plus loin, en transformant la révolution démocratique en révolution sociale. Mais là, où ça devient encore plus complexe, c’est que certaines élites de la bourgeoisie tunisienne appuient aussi la « révolution démocratique radicale », parce qu’ils identifient la corruption non à la gouvernance mondiale du FMI mais à l’ancien système autoritaire. En somme, la révolution populaire tunisienne – comme celles qui pourraient se déclencher à l’échelle du monde arabe - ne risque pas d’être confisquée par les « anciens du régime » (le régime de Ben Ali est mort) mais par les tenants de la nouvelle formule politique arabe que nous qualifierons de « démocratie autoritaire » ou d’« autoritarisme démocratique », une sorte de régime hybride en quelque sorte, combinant des éléments démocratiques aux ressorts de l’ancien régime, mais surtout avec une forte intégration dans le système de gouvernance mondiale.

Propos recueillis par Cédric Durand

1Vincent GEISSER est chercheur au CNRS et Michaël AYARI docteur en science politique.
http://www.contretemps.eu/interviews/revolution-par-bas

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Message le Lun 24 Jan 2011 - 0:28 par Donald11

Merci Sylvie. Je pourrais même m'appuyer sur ce texte pour dire l'inutilité depresque tous les experts et intellos de tous bords et de tout poil ...
Pour la Tunisie, le terme de "révolte" me semble plus approprié que celui de "révolution". Mais c'est seulement pour chipoter.

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Message le Lun 24 Jan 2011 - 0:13 par brusyl

Tunisie : ce que les experts civilisés n’ont pas vu venir
22 Janvier 2011 Par Omar Benderra

Par Omar Benderra, économiste.

La révolution tunisienne est un formidable révélateur de la sincérité démocratique des responsables politiques, des intellectuels et des personnalités médiatiques qui tiennent chronique et ont micro ouvert en permanence dans les médias français. Au delà des « hésitations », soulignées parfois avec une certaine cruauté par de nombreux observateurs, de la diplomatie française, une chose retient l’attention : le silence assourdissant des experts et des analystes de haut niveau qui peuplent les écrans de télévision. La révolte démocratique du peuple tunisien n’a en effet guère suscité de réactions – ou alors fort embarrassées – des préposés à la « bien-pensance » et des donneurs de leçons civilisés, de ceux qui se mobilisent avec constance contre les régimes iranien, vénézuélien ou chinois, de ceux qui à longueur de colonnes fixent de facto la ligne éditoriale de la grande majorité des médias français.

Le (pas très) surprenant silence d’Hubert Védrine

Mais un silence me paraît encore bien plus éloquent que l’embarras des habituels intellectuels médiatiques : celui d’Hubert Védrine, théoricien stratosphérique des relations internationales, ex-secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, habituellement si prompt à analyser chaque crise internationale, qu’on lit le matin dans Libération et après déjeuner dans Le Monde. Celui qui livre d’habitude avec aplomb sur tous les plateaux de savantes analyses sur le cours des affaires de la planète n’est tout simplement pas là. Il est complètement absent et rigoureusement invisible. Mais où est donc passé cet hyper-expert, critique féroce du « droit-de-l’hommisme » – qui, selon lui, saperait l’autorité des États et contribuerait ainsi à les affaiblir ?

Pour comprendre mes interrogations sur le sort de cette autorité diplomatique, que l’on me pardonne d’évoquer une anecdote personnelle. Le 21 janvier 2005, il y a quasiment cinq ans jour pour jour, lors d’une rencontre autour du Maghreb organisée à l’Assemblée nationale à Paris par le site marocain L’Observateur, j’ai entendu – comme des dizaines d’auditeurs médusés – Hubert Védrine déclarer en substance que les pays du Sud – entendez du Sud méditerranéen – n’étaient pas mûrs pour la démocratie : « Il avait fallu plusieurs siècles pour que nous [les Occidentaux] accédions à la démocratie » ; et en attendant, « nous devions traiter avec les États et les élites de pouvoir ».

Par acquis de conscience, j’ai demandé à des témoins de la scène s’ils avaient gardé la même mémoire de cette sortie invraisemblable dans la bouche d’un responsable socialiste ayant occupé des fonctions éminentes dans l’État français. Ils ont confirmé ces propos auxquels j’avais alors réagi à chaud, hélas en l’absence d’Hubert Védrine qui avait quitté la salle immédiatement après son intervention. J’avais manifesté ma surprise devant cette position ethnicisante ou essentialiste qui évoquait pour moi la très colonialiste SFIO de Max Lejeune et de Guy Mollet, plutôt que l’humanisme de Jaurès. Pour aggraver mon cas, j’avais ajouté qu’après qu’on nous ait répété pendant des décennies que nous n’étions pas mûrs pour l’indépendance, voilà que nous étions obligés d’entendre que nous n’étions pas prêts pour la démocratie. Veillant à ne pas outrepasser les règles de la bienséance, j’avais conclu en regrettant que, décidemment, pour les porte-parole autorisés de la Civilisation, nous autres Maghrébins ne serons jamais au rendez-vous de l’Histoire.

Passons sur le fait que cela m’avait valu d’être taxé d’« impoli » par une journaliste d’un hebdomadaire parisien habituée des corridors de la présidence algérienne depuis l’époque lointaine de Boumediene. Deux ou trois dames avaient même surenchéri en déplorant la rudesse et le manque d’éducation notoires des Algériens…

Les blindés, seule alternative aux « barbus » : une thèse mensongère

Au delà de l’anecdote, si on peut contester le cynisme de l’homme politique, on ne peut que reconnaître sa franchise. Le discours d’Hubert Védrine est symptomatique de la pensée commune et du quasi-consensus politique des élites françaises, socialistes ou non, autour du soutien à Ben Ali et aux régimes policiers du monde arabe. C’est ce pseudo-réalisme sans états d’âme qui constitue le fond commun idéologique des élites de gouvernement, qu’elles soient de droite ou de gauche. Certes, cette posture dissimule des intérêts bien compris. Mais in fine, la représentation politique du monde arabo-musulman s’articule exclusivement sur la théorie du « containment » du « péril islamiste ».

Selon les intellectuels médiatiques et tant d’experts « sécuritaires », la « menace islamiste » supposée inhérente à nos peuples réputés frustes et violents ne peut être maîtrisée que par des régimes autoritaires, aussi ineptes, sanguinaires et corrompus soient-ils. Autre consensus politique censé légitimer cette position : il n’existe pas de forces d’opposition démocratiques crédibles et seul l’islamisme dans sa version « talibane » représenterait une alternative aux régimes en place. Entre blindés et barbus, il n’y aurait donc rien, sinon quelques personnalités très minoritaires. Pour les élites françaises, le soutien inconditionnel aux dictatures est donc l’unique voie pour réduire la menace « existentielle » islamiste et, partant, préserver la stabilité des États et de la région.

Cette thèse martelée depuis des années par la machine médiatico-politique à fabriquer le consentement est tout simplement mensongère. Le chercheur François Burgat, dans la préface à l’édition de 2010 de son remarquable L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaida (La Découverte), l’explique clairement : « En 2010, paradoxalement, les pays musulmans où s’esquisse la sortie de l’autoritarisme ne sont pas ceux où, avec le soutien de la communauté internationale, le tout répressif de la “lutte contre les intégristes” a prévalu, mais bien ceux, peu nombreux, où les courants islamistes sont loyalement intégrés au jeu institutionnel. Ni la vision médiatique ni la stratégie politique dominantes […] ne semblent percevoir et encore moins prendre en compte cette réalité essentielle, laissant se perpétuer un quiproquo culturaliste parfaitement mystificateur. »

Le modèle turc n’est-il pas l’un des démentis les plus clairs aux aveuglements des faiseurs d’opinion ? Dans d’autres pays – Liban, Palestine, Irak, Koweït ou Bahreïn et, très probablement aujourd’hui, Tunisie –, l’islamisme, en dépit de toutes les tensions, tend majoritairement à s’insérer dans la modernité fondamentale, celle qui détermine toutes les autres : la démocratie. C’est l’opinion de nombreux activistes du Maghreb et du monde arabe. Moncef Marzouki, opposant de longue date au régime de Ben Ali, insiste ainsi dans une récente interview (Politis, 20 janvier 2011) sur les différences fondamentales entre les divers courants de l’islam politique. Pour lui, « le clivage se situe entre ceux qui acceptent le jeu démocratique et les autres » : « En Algérie et en Tunisie, certains laïques se sont fourvoyés avec les pouvoirs dictatoriaux en trahissant l’idéal démocratique pour réprimer les islamistes en place. On a vu le résultat... »

Le mythe de l’inéligibilité à la démocratie

En dépit de ce que pensent des « spécialistes » très formatés, les scènes politiques des pays de culture musulmane ne peuvent donc être réduites à la seule alternative entre dictature et islamisme archaïque. Ce n’est que par la démocratie que sera dépassée cette fausse contradiction dans laquelle les despotes et leurs alliés « civilisés » veulent enfermer les peuples. La « laïcité » autoritaire défendue par les théoriciens du soutien aux dictatures produit l’effet inverse de celui escompté. La violence d’État, la répression des libertés et le déni du droit contribuent à renforcer l’obscurantisme et à nourrir les régressions. La dictature organise aussi le vide politique, qui est ensuite utilisé pour déplorer l’absence d’alternative et/ou de leader politique « évident », ce qui « contraindrait » à soutenir les régimes en place. Le contre-modèle algérien est à cet égard tout à fait exemplaire.

La prétendue inéligibilité des peuples musulmans à la démocratie en raison de leur défaut de maturité est un mythe battu en brèche par le combat pacifique et par les luttes syndicales de femmes et d’hommes dans le monde arabe, ignorés par la plupart des médias français. La révolution du peuple de Tunisie prouve aussi qu’il n’est pas besoin d’un leadership charismatique pour qu’une société arabo-musulmane se soulève et avance avec une maturité jusqu’ici impressionnante sur la voie de la démocratie. Encore faudrait-il ne pas refuser obstinément de voir les signes annonciateurs d’un mécontentement trop profond pour être contenu éternellement.

Ce n’est donc pas le moindre mérite de la révolution tunisienne d’avoir présenté au monde l’image d’un peuple digne et courageux qui a pris son destin en main et abattu pacifiquement une dictature implacable. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a également mis en évidence pour une opinion européenne soigneusement désinformée le désespoir d’une jeunesse privée de libertés et de perspectives. La réaction populaire a mis à bas le mur de la peur construit avec l’aide des bonnes consciences médiatiques. Qui oserait dire aujourd’hui que le peuple tunisien n’est pas apte à la démocratie ?

http://www.mediapart.fr/club/blog/omar-benderra/220111/tunisie-ce-que-les-experts-civilises-n-ont-pas-vu-venir-par-omar-bend

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Message le Sam 22 Jan 2011 - 22:44 par Mister Cyril

Je viens de le relire, le plus beau texte depuis longtemps...je vais le faire suivre...

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Message le Sam 22 Jan 2011 - 21:59 par Donald11

Le Tunisien ?
Une femme qui a des couilles au cul,
Qui descend dans la rue,
Virer l'président comme un chien
Malgré les balles perdues
Tirées par les miliciens.

L'est pas si mal,
Quadruppani l'ex rital !!!

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Message le Sam 22 Jan 2011 - 21:33 par country skinner

nous savions les dictatures bureaucratiques à la merci d’un sursaut collectif de courage et de rage
La France en a rêvé... la Tunisie l'a fait...

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Message le Sam 22 Jan 2011 - 20:26 par Mister Cyril

Super texte ma bru...

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