La liberté, la servitude et la mort.

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10032011

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La liberté, la servitude et la mort.




Au risque d’en choquer plus d’un, je vois dans la Boétie l’ancêtre de la gauche caviar et des anarchistes décrits par Conrad dans L’Agent secret. S’il est vrai que son Discours présente le grand mérite d’attribuer une origine historique à la tyrannie, le paradoxe de son titre entache toute cette œuvre qui cache un brûlot contre la liberté. Si tyran j’étais moi-même, j’en ferais mon livre de chevet, en imposerais la lecture à tous mes sujets, la diffuserais jusque dans mes prisons, et chacun serait tenu de connaître par cœur des phrases du genre : « C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse. » Vous avez bien lu : « c’est le peuple qui s’assujettit », son tyran n’est jamais que le serviteur en chef de la servitude générale.

Bien sûr, le Discours est traversé d’une ode à la liberté, ce « bien si grand et si doux » que « si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. » La Boétie n’ignore rien de la valeur de la liberté, il y voit « un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ». Il peut sembler que le choix du conditionnel découle de la servitude, mais non, il vient de la question initiale# : « Pourquoi un seul peut gouverner un million, alors qu’il suffirait à ce million de dire non pour que le gouvernement disparaisse ? » C’est dans ce suffirait que réside entièrement le charme et le mystère du Discours, parce qu’il pose une question dont le lecteur ne voit pas l’absurdité. Celle-ci se révèle quand la Boétie prétend que la liberté ne coûte rien : « S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point… », « La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée. » Il suffirait donc que les individus la désire pour qu’elle se réalise, et comme ils devraient être des millions à désirer un « bien si grand et si doux », elle devrait se cueillir comme un fruit mûr.

La Boétie a partiellement raison : la liberté ne coûte rien à ceux et celles qui sont pour le tyran, ou qui se satisfont du joug parce qu’il ne pèse pas sur leurs épaules. Ils possèdent gratuitement, par complicité et soumission, une part de la liberté que la tyrannie s’arroge pour elle-même, car celle-ci leur offre le sentiment d’être libres, (ce ne sont pas eux qui se font persécuter). Il leur suffirait d’ôter leurs œillères, et de manifester un début d’indépendance, pour prendre conscience, primo qu’ils ne sont pas libres, secundo que la liberté coûte très cher, tertio qu’ils sont des lâches. Mais personne n’a envie de mesurer sa lâcheté, ni de mourir dans une geôle, ni torturé comme Maurice Audin, ni enterré vivant comme Antigone. C’est pourquoi il est plus commode de s’offusquer des horreurs de la tyrannie sans quitter sa chambre, et de pointer du doigt la volonté de chacun : ça culpabilise, mais ça ne fait pas de mal à la tyrannie, bien au contraire. Il faut malgré tout prendre quelques « précautions oratoires », comme disent les laudateurs de la Boétie, mais qui valent à mes yeux acte d’allégeance : « ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les aient pas faits comme les autres et que Dieu les ait choisis avant même leur naissance » écrit la Boétie, qui se garde par ailleurs de toute référence au régime de son époque…

Pour qui a conscience de sa propre lâcheté, le Discours est insupportable, car son ode à la liberté fait retentir le rire sardonique des bourreaux. Il rappelle aussi le rictus de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur, avec cette scène terrible où il balance, à la tronche des « planqués » venus faire leur enquête, que ses hommes donnent leur vie pour LA LIBERTE, mais en faisant clairement entendre : celle des trous du c.. à l’arrière. « Quel sale con ! » se dit le spectateur, parce qu’il sait bien que cette liberté-là est falsifiée, qu’elle n’est plus qu’un mot de passe, le passe-droit de l’impérialisme américain qui s’exerce en toute impunité. Mais il a aussi tort le spectateur, car les militaires sont au cœur de la vérité-réalité : il ne peut y avoir de guerre que pour la liberté, l’ennemi étant celui qui menace la vôtre. Bien sûr, cette vérité hautement sensible est manipulée sans vergogne par la tyrannie qui agite les menaces qui lui conviennent, et déclenche les conflits qui l’intéressent. Cela explique fort bien l’existence d’un pacifisme qui se refuse aux mensonges étatiques, (relayés par la presse aux ordres), mais ne justifie nullement l’idéologie pacifiste qui semble ignorer que la liberté se paie au prix du sang. Ne voulant pas voir cette dure réalité qui pose la question de la couardise, (question rejetée par l’argument du nombre), la Boétie s’érige contre la liberté : il en fait une impossibilité, la démonstration a contrario de l’infaillibilité de la tyrannie. Il faut prendre au pied de la lettre la phrase : « Ils sont vraiment miraculeux [impossibles] les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! », car la Boétie occulte le seul chemin qui conduise à la liberté : la vaillance. « Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur, ni constance dans le combat » : c’est plutôt en perdant la vaillance qu’on perd sa liberté, et, celle-ci disparue, l’ex-homme libre se voit pris dans un étau : l’instinct de survie l’oblige à préserver sa vie, tandis que la liberté exige qu’il la mette en péril. C’est pourquoi l’on ne doit pas l’apparition de la tyrannie au « malencontre » de la Boétie, mais au surgissement de la violence : un excès de force, doublé d’une menace de mort, qui a pour effet de diviser n’importe quelle population : les plus infâmes prennent les commandes, les plus téméraires se font trucider, les plus nombreux regardent en silence.

Mais La Boétie ne se contente pas de renoncer à la liberté, il disculpe la tyrannie de la servitude en ne lui reconnaissant que des « nuisances ». « Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. » Le pouvoir de la tyrannie opère donc par magie, il vise tout le monde sans toucher personne, et l’on ne constate ses méfaits qu’après coup : serait-il occulte ? Non, mais la Boétie écrit sous le coup de l’émotion, après l’impitoyable répression des soulèvements contre la gabelle par le connétable Anne de Montmorency. Pour être en accord avec sa sensibilité, il aurait dû le traiter d’infâme salaud, mais ne le peut pas. Alors il refoule, comme tous les témoins et les survivants, parce qu’ils n’ont plus le choix : c’est ça ou mourir pour rien. Son livre devrait s’intituler : Discours du refoulement involontaire. Pour faire tenir debout le paradoxe de son titre, la condition sine qua non est d’oublier les luttes de résistance, et les morts qui, partout dans le monde et à toutes les époques, le font mentir. Oublier les cachots, les bûchers, les corps martyrisés, et oublier qu’on oublie, ce qui définit assez bien le refoulement. Ne reste alors qu’un souvenir, celui d’une cruauté dépourvue de moyens et d’effets sur soi-même, ignoble sans doute, mais acceptable et supportable.

Dissident avant l’heure, la Boétie fut le premier à prendre conscience que la tyrannie n’était pas un état naturel, mais son idée de « servitude volontaire » témoigne de sa peur. Deux siècles plus tard, Sade aura le courage d’écrire : « La soumission du peuple n’est jamais due qu’à la violence et à l’étendue des supplices », car les tyrans avaient déjà compris que le seul danger de mort n’est pas assez dissuasif. Pour se maintenir en place, ils ont besoin de prévenir la montée de toute insurrection car, en cette circonstance exceptionnelle, la vie et la liberté ne font qu’un, et l’individu le plus ordinaire peut sacrifier sa vie aussi bien qu’Antigone. Hélas, la violence libératoire a tôt fait de céder la place au calme, de sorte que la violence des plus abrutis, un moment tenue en échec, en vient peu à peu à reprendre le dessus…
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Mister Cyril

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Message le Dim 13 Mar 2011 - 2:03 par Donald11

Je suis un tantinet à la bourre pour lire les articles que vous avez postés ces derniers jours ... Alors pour les commenter, c'est la galère !!!

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