Le jeu dangereux de la Banque Centrale Européenne

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02122011

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Le jeu dangereux de la Banque Centrale Européenne




Alexandre Delaigue mardi 22 novembre 2011

http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2011/11/22/1875-le-jeu-dangereux-de-la-banque-centrale-europeenne

On assiste depuis peu à un véritable concert, de toute part, demandant à la BCE d'intervenir pour soutenir les dettes publiques des pays de la zone euro, et déplorant qu'elle ne le fasse qu'à doses homéopathiques, sans calmer la panique des marchés. J'ai participé au concert. Pourquoi ne le fait-elle pas? L'explication la plus souvent rencontrée consiste à reprocher aux dirigeants de la BCE leur jusqu'au boutisme idéologique : la BCE serait un repaire d'idéologues romantiques, qui préfèrent un champ de ruines à déroger à leurs principes, hérités de la phobie allemande pour l'inflation. Cette explication est tout à fait plausible.

Mais on peut en trouver une autre : la BCE agit en fait de façon tout à fait rationnelle. Pour le comprendre, il faut absolument lire ces deux articles de Jacob Kirkegaard (premier, deuxième).

Pour comprendre le comportement de la BCE, il faut commencer par oublier la macroéconomie et l'analyse standard de la politique monétaire et des banques centrales. Il faut par contre utiliser la théorie des jeux et la stratégie : Schelling et Liddel Hart, plutôt que le modèle IS-LM. La macroéconomie considère la banque centrale comme un acteur technique, qui agit sur la conjoncture (inflation, croissance, chômage) à l'aide d'instruments plus ou moins bien maitrisés.

On ne peut comprendre l'action de la BCE qu'en comprenant qu'elle agit en acteur politique, et pas en agent technique. C'est de ce point de vue une banque centrale sans équivalent ailleurs. Une banque centrale normale agirait en fonction de la conjoncture, avec une politique expansionniste en cas de récession, voire en se comportant en prêteur en dernier ressort; pas la BCE. Elle est aujourd'hui engagée dans un bras de fer avec les gouvernements nationaux, dont l'enjeu est l'architecture institutionnelle de la zone euro à l'avenir. Dans ce but, elle mène une stratégie du bord du gouffre : s'approcher de la catastrophe pour obtenir ce qu'elle veut.

Le cas de l'Italie est exemplaire. En aout, Trichet a envoyé une lettre à Berlusconi indiquant la liste des réformes à accomplir pour "restaurer la confiance des investisseurs". Sous la pression d'une hausse des taux d'intérêts sur la dette publique, le gouvernement italien a entrepris certaines de ces réformes, et la BCE a dans un premier temps mené des interventions sur la dette italienne pour calmer les marchés. Mais dès que les intérêts sur la dette italienne ont cessé de monter, Berlusconi a cessé de pousser les réformes au parlement; les interventions de la BCE se sont aussitôt ralenties. Les taux italiens se sont remis à augmenter de plus belle, jusqu'à ce que Berlusconi soit contraint à la démission. Si la BCE avait annoncé qu'elle ferait tout pour soutenir la dette italienne, Berlusconi serait encore au pouvoir. Berlusconi a d'ailleurs bien compris qui l'a fait déguerpir.

Pour tout le monde, en ce moment, l'Europe est sous la dictature des marchés, de leurs attaques spéculatives qui obligent à mettre des séides de la pieuvre Goldman Sachs aux commandes. Mais plutôt que se focaliser sur le méchant commode de service, quitte à déformer la réalité (Papademos n'a jamais travaillé pour GS, contrairement à ce qu'on lit partout) on ferait mieux de constater que Draghi, Monti, et Papademos, sont avant tout des technocrates européens...

Ce ne sont pas les marchés qui imposent leur loi : ils ne sont que l'instrument de la BCE. Ce que les investisseurs veulent est facile à voir, la presse financière (notamment anglo-saxonne) est très claire; ils veulent que la BCE soutienne les dettes publiques et le système financier en jouant les prêteurs en dernier ressort, comme l'a fait la Fed au moment de la crise des subprimes. Les fluctuations de l'euro, les inquiétudes sur les dettes publiques, sont autant d'occasion pour les investisseurs de subir des pertes et des appels de marge. Si l'Europe était vraiment inféodée aux marchés, la politique de la BCE serait celle du soutien inconditionnel et sans failles aux dettes publiques. MF Global en a récemment fait les frais.

La BCE pourrait arrêter la panique des marchés en un instant, en imposant un plancher inconditionnel aux dettes publiques, mais ne le fait pas : elle n'accordera son soutien que lorsque que ses demandes d'action de la part des gouvernements européens auront suffisamment de chances d'être satisfaites. C'est à dire, une intégration européenne fédérale faite à ses conditions, et une perte drastique d'autonomie des gouvernements nationaux. Dans la stratégie de Liddel Hart, la guerre a pour objectif une paix satisfaisante. C'est exactement ce que fait la BCE : elle maintient la pression des marchés, juste assez pour que les gouvernements nationaux n'aient pas d'autre choix que de redresser leurs finances en menant les plans d'austérité et les réformes économiques souhaitées. Réforme du marché du travail en Espagne, de la rémunération de la fonction publique au Portugal, programme de Monti en Italie.

Et maintenant, c'est la France qui est dans le collimateur. Précisément, c'est la conception gaulliste de l'Europe, défendue par Chirac puis Sarkozy: celle d'une Europe gouvernée par les chefs d'Etat, au premier rang desquels, bien évidemment, la France. Depuis deux semaines, les taux de la dette publique française explosent, au point que les menaces sur le triple A français se font de plus en plus précises : de fait, la France n'emprunte plus aujourd'hui aux conditions d'un pays AAA, et le cours des CDS sur sa dette correspondent à une note largement inférieure. La tactique est simple : instrumentaliser la pression des marchés jusqu'au point ou, pour éviter de trop creuser l'écart avec l'Allemagne, les français seront obligés de céder et d'accepter un immense abandon de souveraineté, un contrôle strict de l'Europe sur le budget et les politiques nationales. La France sera alors un peu plus allemande, bien moins souveraine, et l'Europe plus fédérale.

Entretemps, on peut s'attendre à lire des pressions de toute part. Des dirigeants français demandant des efforts à la BCE, voire des rumeurs de désaccords entre ses dirigeants; des articles de la presse financière appelant la BCE à la rescousse du système financier; et des articles sur l'irrationalité des dirigeants de la BCE. C'est oublier que dans la stratégie du bord du gouffre, c'est celui qui apparaît le moins rationnel qui gagne. La rigidité idéologique apparente de la BCE prend tout son sens dans cette perspective.

Ce n'est pas la première fois que l'on voit une banque centrale faire de la politique. La dernière fois, c'était en 1993, au moment des attaques sur le système monétaire européen. A l'époque, Trichet avait défendu la parité franc-mark au prix du plus fort taux de chômage depuis la seconde guerre mondiale. Et la Bundesbank avait soigneusement choisi ceux qu'elle aidait, et ceux qu'elle laissait tomber (au premier rang, la livre sterling).

Il y a énormément de raison de redouter cette stratégie. Tout d'abord, elle se fait sur le dos des populations européennes. Le cas le plus tragique est celui de l'Espagne, dont le gouvernement a fait presque tout ce qu'on lui a demandé, subi malgré tout un taux de chômage effarant (pratiquement 50% de chômage des jeunes), et perdu les élections au profit de partisans de l'austérité budgétaire encore plus zélés. Surtout, cela revient à imposer de force l'intégration fédérale européenne, aux conditions de la BCE, par le chantage : c'est cela ou le chaos. Il se peut que le coût de cette politique finisse par apparaître tellement élevé que la tentation de quitter la zone euro soit la plus forte, parce que l'austérité qui restaure la croissance, ça ne fonctionne pas; même si cela fonctionne, cela revient à imposer le mariage à deux adolescents parce que la jeune fille est tombée enceinte. Ce genre de mariage est rarement heureux, et le ressentiment des populations européennes pourrait devenir explosif. L'exercice d'un tel pouvoir par la BCE est totalement antidémocratique.

Et la stratégie consistant à instrumentaliser la pression des marchés pour atteindre des objectifs politiques est très dangereuse : il se peut que ceux-ci surréagissent, finissent par ignorer toutes les actions des gouvernements, provoquant l'explosion du système bancaire et financier européen. On en détecte les premisses. Et en attendant, le coût social de cette stratégie est particulièrement élevé. S'il faut lire les stratèges militaires pour comprendre la BCE, on peut se dire, avec Clausewitz, que la montée aux extrêmes n'est jamais loin.
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Message le Ven 2 Déc 2011 - 9:20 par Donald11

Ouich, je veux bien admettre que la BCE joue ce mauvais rôle. Mais, BCE ou pas, marches ou speculateurs, on reste dans le camp des banquiers. Et ce n'est pas la BCE qui a amené la Grèce a s'endetter lourdement, comme ils disent.
Enfin, avec la pression des marches et le jeu de la BCE, la paupérisation des peuples va faire baisser les tarifs des prostituées en augmentant la concurrence. Comme quoi, tout n'est pas négatif !

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