Pourquoi je suis révolutionnaire

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03102012

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Pourquoi je suis révolutionnaire





par C. Castoriadis, Extrait de L’institution imaginaire de la société

“ On entend parfois dire : cette idée d’une autre société se présente comme un projet, mais n’est en fait que projection de désirs qui ne s’avouent pas, vêtement de motivations qui restent cachées pour ceux qui les portent. Elle ne sert qu’à véhiculer, chez les uns, un désir du pouvoir ; chez d’autres, le refus du principe de réalité, le phantasme d’un monde sans conflit où tous seraient réconciliés avec tous et chacun avec soi-même, une rêverie infantile qui voudrait supprimer le côté tragique de l’existence humaine, une fuite permettant de vivre simultanément dans deux mondes, une compensation imaginaire.

Lorsque la discussion prend une telle tournure, il faut d’abord rappeler que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. Personne ne peut assurer que ce qu’il dit est sans rapport avec des désirs inconscients ou des motivations qu’il ne s’avoue pas à lui-même. Lorsqu’on entend même des "psychanalystes" d’une certaine tendance qualifier en gros tous les révolutionnaires de névrosés, on ne peut que se féliciter de ne pas partager leur "santé" de Monoprix et il ne serait que trop facile de décortiquer le mécanisme inconscient de leur conformisme. Plus généralement, celui qui croit déceler à la racine du projet révolutionnaire tel ou tel désir inconscient devrait simultanément se demander quel est le motif que sa propre critique traduit, et dans quelle mesure elle n’est pas rationalisation.

Mais pour nous, ce retournement a peu d’intérêt. La question existe, en effet, et même si personne ne la posait, celui qui parle de révolution doit se la poser à soi-même. Aux autres de décider à combien de lucidité sur leur propre compte leurs positions les engagent ; un révolutionnaire ne peut pas poser des limites à son désir de lucidité. Et il ne peut pas refuser le problème en disant : ce qui compte, ce ne sont pas les motivations inconscientes, mais la signification et la valeur objective des idées et des actes, la névrose et la folie de Robespierre ou de Baudelaire ont été plus fécondes pour l’humanité que la "santé" de tel boutiquier de l’époque. Car la révolution, telle que nous la concevons, refuse précisément d’accepter purement et simplement cette scission entre motivation et résultat, elle serait impossible dans la réalité et incohérente dans son sens si elle était portée par des intentions inconscientes sans rapport avec son contenu articulé; elle ne ferait que rééditer, une fois de plus, l’histoire précédente, elle resterait dominée par des motivations obscures qui imposeraient à la longue leur propre finalité et leur propre logique. La vraie dimension de ce problème est la dimension collective; c’est à l’échelle des masses, qui seules peuvent réaliser une nouvelle société, qu’il faut examiner la naissance de nouvelles motivations et de nouvelles attitudes capables de mener à son aboutissement le projet révolutionnaire. Mais cet examen sera plus facile si nous tentons d’expliciter d’abord ce que peuvent être le désir et les motivations d’un révolutionnaire. Ce que nous pouvons dire à ce sujet est par définition éminemment subjectif. Il est aussi, également par définition, exposé à toutes les interprétations qu’on voudra. S’il peut aider quelqu’un à voir plus clairement dans un autre être humain (fût-ce dans les illusions et les erreurs de celui-ci), et par là, en lui-même, il n’aura pas été inutile de le dire.

J’ai le désir, et le sens le besoin, pour vivre, d’une autre société que celle qui m’entoure. Comme la grande majorité des hommes, je peux vivre dans celle-ci et m’en accommoder –en tout cas j’y vis. Aussi critiquement que j’essaye de me regarder, ni ma capacité d’adaptation, ni mon assimilation de la réalité ne me semblent inférieures à la moyenne sociologique. Je ne demande pas l’immortalité, l’ubiquité, l’omniscience. Je ne demande pas que la société "me donne le bonheur"; je sais que ce n’est pas là une ration qui pourrait être distribuée à la mairie ou au Conseil ouvrier du quartier, et que, si cette chose existe, il n’y a que moi qui puisse me la faire, sur mes mesures, comme cela m’est arrivé et comme cela m’arrivera sans doute encore. Mais dans la vie, telle qu’elle est faite à moi et aux autres, je me heurte à une foule de choses inadmissibles, je dis qu’elles ne sont pas fatales et qu’elles relèvent de l’organisation de la société.

Je désire, et je demande, que tout d’abord mon travail ait un sens, que je puisse approuver ce qu’il sert et la manière dont il est fait, qu’il me permette de m’y dépenser vraiment et de faire usage de mes facultés autant que de m’enrichir et de me développer. Et je dis ce que c’est possible, avec une autre organisation de la société, pour moi et pour tous. Je dis que ce serait déjà un changement fondamental dans cette direction, si on me laissait décider, avec tous les autres, ce que j’ai à faire, et, avec mes camarades de travail, comment le faire.

Je désire pouvoir, avec tous les autres, savoir ce qui se passe dans la société, contrôler l’étendue et la qualité de l’information qui m’est donnée. Je demande de pouvoir participer directement à toutes les décision sociales qui peuvent affecter mon existence, ou le cours général du monde où je vis. Je n’accepte pas que mon sort soit décidé, jour après jour, par des gens dont les projets me sont hostiles ou simplement inconnus, et pour qui nous ne sommes, moi et tous les autres, que des chiffres dans un plan ou des pions sur un échiquier et qu’à la limite, ma vie et ma mort soient entre les mains de gens dont je sais qu’ils sont nécessairement aveugles. Je sais parfaitement que la réalisation d’une autre organisation sociale et sa vie ne seront nullement simples, qu’elles rencontreront à chaque pas des problèmes difficiles. Mais je préfère être au prise avec des problèmes réels plutôt qu’avec les conséquences du délire de De Gaulle, des combines de Johnson ou des intrigues de Khrouchtchev. Si même nous devions, moi et les autres, rencontrer l’échec dans cette voie, je préfère l’échec dans une tentative qui a un sens à un état qui reste en deçà même de l’échec et du non-échec, qui reste dérisoire.

Je désire pouvoir rencontrer autrui comme un être pareil à moi et absolument différent, non pas comme un numéro, ni comme une grenouille perchée sur un autre échelon (inférieur ou supérieur peu importe) de la hiérarchie des revenus et des pouvoirs. Je désire pouvoir le voir, et qu’il puisse me voir, comme un autre être humain, que nos rapports ne soient pas un terrain d’expression de l’agressivité, que notre compétition reste dans les limites du jeu, que nos conflits, dans la mesure où ils ne peuvent être résolus ou surmontés, concernent des problèmes et des enjeux réels, charrient le moins possible d’inconscient, soient chargés le moins possible d’imaginaire. Je désire qu’autrui soit libre, car ma liberté commence là où commence la liberté de l’autre et que, tout seul, je ne peux au mieux qu’être "vertueux dans le malheur". Je ne compte pas que les hommes se transformeront en anges, ni que leurs âmes deviendront pures comme des lacs de montagne –qui m’ont du reste toujours profondément ennuyé. Mais je sais combien la culture présente aggrave et exaspère leur difficulté d’être, et d’être avec les autres, et je vois qu’elle multiplie à l’infini les obstacles à leur liberté.

Je sais certes, que ce désir ne peut être réalisé aujourd’hui; ni même la révolution aurait-elle lieu demain, se réaliser intégralement de mon vivant. Je sais que des hommes vivront un jour, pour qui le souvenir même des problèmes qui peuvent le plus nous angoisser aujourd’hui n’existera pas. C’est là mon destin, que je dois assumer, et que j’assume. Mais cela ne peut me réduire ni au désespoir, ni à la rumination catatonique. Ayant ce désir qui est le mien, je ne peux que travailler à sa réalisation. Et déjà dans le choix que je fais de l’intérêt principal de ma vie, dans le travail que j’y consacre, pour moi plein de sens (même si je rencontre, et j’accepte, l’échec partiel, les délais, les détours, les tâches qui n’ont pas de sens en elles-mêmes), dans la participation à une collectivité de révolutionnaires qui tente de dépasser les rapports réifiés et aliénés de la société présente – je suis en mesure de réaliser partiellement de désir. Si j’étais né dans une société communiste, le bonheur m’eût-il été plus facile – je n’en sais rien, je n’y peux rien. Je ne vais pas sous ce prétexte passer mon temps à regarder la télévision ou à lire des romans policiers.

Est-ce que mon attitude revient à refuser le principe de réalité ? Mais quel est le contenu de ce principe ? Est-il qu’il faut travailler – ou bien qu’il faut nécessairement que le travail soit privé de sens, exploité, contredise les objectifs pour lesquels il a prétendument lieu ? Ce principe vaut-il, sous cette forme, pour un rentier ? Valait-il, sous cette forme, pour les indigènes des îles Trobriand ou de Samoa ? Vaut-il encore aujourd’hui, pour les pêcheurs d’un pauvre village méditerranéen ? Jusqu’à quel point le principe de réalité manifeste-t-il la nature, et où commence-t-il à manifester la société ? Jusqu’où manifeste-t-il la société comme telle, et à partir d’où telle forme historique de la société ? Pourquoi pas le servage, les galères, les camps de concentration ? Où donc une philosophie prendrait-elle le droit de me dire : ici, sur ce millimètre précis des institutions existantes, je vais vous montrer la frontière entre le phénomène et l’essence, entre les formes historiques passagères et l’être éternel du social ? J’accepte le principe de réalité, car j’accepte la nécessité du travail (aussi longtemps du reste qu’elle est réelle, car elle devient chaque jour moins évidente) et la nécessité d’une organisation sociale du travail. Mais je n’accepte pas l’invocation d’une fausse psychanalyse et d’une fausse métaphysique, qui importe dans la discussion précise des possibilités historique des affirmations gratuites sur des impossibilités sur lesquelles elle ne sait rien.

Mon désir serait-il infantile ? Mais la situation infantile, c’est que la vie vous est donnée, et que la Loi vous est donnée. Dans la situation infantile, la vie vous est donnée pour rien; et la Loi vous est donnée sans rien, sans plus, sans discussion possible. Ce que je veux, c’est tout le contraire : c’est faire ma vie, et donner la vie si possible, en tout cas donner pour ma vie. C’est que la Loi ne me soit pas simplement donnée, mais que je me la donne en même temps à moi-même. Celui qui est en permanence dans la situation infantile, c’est le conformiste ou l’apolitique : car il accepte la Loi sans la discuter et ne désire pas participer à sa formation. Celui qui vit dans la société sans volonté concernant la Loi, sans volonté politique, n’a fait que remplacer le père privé par le père social anonyme. La situation infantile c’est, d’abord, recevoir sans donner, ensuite faire ou être pour recevoir. Ce que je veux, c’est un échange juste pour commencer, et le dépassement de l’échange par la suite. La situation infantile c’est le rapport duel, le phantasme de la fusion – et en ce sens, c’est la société présente qui infantilise constamment tout le monde, par la fusion dans l’imaginaire avec des entités irréelles : les chefs, les nations, les cosmonautes ou les idoles. Ce que je veux c’est que la société cesse enfin d’être une famille, fausse de surcroît jusqu’au grotesque, qu’elle acquière sa dimension propre de société, de réseau de rapports entre adultes autonomes.

Est-ce que mon désir est désir du pouvoir ? Mais ce que je veux, c’est l’abolition du pouvoir au sens actuel, c’est le pouvoir de tous. Le pouvoir actuel, c’est que les autres sont choses, et tout ce que je veux va à l’encontre de cela. Celui pour qui les autres sont choses est lui-même une chose, et je ne veux pas être chose ni pour moi ni pour les autres. Je ne veux pas que les autres soient choses, je ne saurais pas quoi en faire. Si je peux exister pour les autres, être reconnu par eux, je ne veux pas l’être en fonction de la possession d’une chose qui m’est extérieure – le pouvoir; ni exister pour eux dans l’imaginaire. La reconnaissance d’autrui ne vaut pour moi qu’autant que je le reconnais moi-même. Je risque d’oublier tout cela, si jamais les événements m’amenaient près du "pouvoir" ? cela me paraît plus qu’improbable; si cela arrivait, ce serait peut-être une bataille de perdue, mais non la fin de la guerre; et vais-je régler toute ma vie sur la supposition que je pourrais un jour retomber en enfance ?

Poursuivrais-je cette chimère, de vouloir éliminer le côté tragique de l’existence humaine ? il me semble plutôt que je veux en éliminer le mélodrame, la fausse tragédie – celle où la catastrophe arrive sans nécessité, où tout aurait pu se passer autrement si seulement les personnages avaient su ceci ou fait cela. Que des gens meurent de faim aux Indes, cependant qu’en Amérique et en Europe les gouvernements pénalisent les paysans qui produisent "trop", c’est une macabre farce, c’est du Grand Guignol où les cadavres et la souffrance sont réels, mais ce n’est pas de la tragédie, il n’y a là rien d’inéluctable. Et si l’humanité périt un jour à coups de bombes à hydrogène, je refuse d’appeler cela une tragédie. Je l’appelle une connerie. Je veux la suppression du Guignol et de la transformation des hommes en pantins par d’autres pantins qui les "gouvernent". Lorsqu’un névrosé répète pour la quatorzième fois la même conduite d’échec, reproduisant pour lui-même et pour ses proches le même type de malheur, l’aider à s’en sortir c’est éliminer de sa vie la farce grotesque, non pas la tragédie; c’est lui permettre de voir enfin les problèmes réels de sa vie et ce qu’ils peuvent contenir de tragique – que sa névrose avait pour fonction en partie d’exprimer mais surtout de "masquer".
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Pourquoi je suis révolutionnaire :: Commentaires

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Message le Jeu 4 Oct 2012 - 15:37 par country skinner


http://www.rue89.com/2012/10/04/philippe-corcuff-la-gauche-est-en-etat-de-mort-cerebrale-235834

Le sociologue Philippe Corcuff connaît bien les gauches : voilà 35 ans qu’il y milite. Il a quitté le PS pour le Mouvement des citoyens puis les Verts, d’où il a fui vers la LCR devenue NPA. Déçu une fois de plus, il pourrait finir par rejoindre la Fédération anarchiste. Il fréquente aussi Attac et le syndicat SUD Education.

Resté connecté à tous les milieux militants qu’il a pu traverser, il s’alarme depuis des mois de l’abrutissement intellectuel dans lequel ils sont plongés. Il en a tiré un petit livre, « La Gauche est-elle en état de mort cérébrale ? » (éd. Textuel), en librairie cette semaine.

Dans son bureau de l’Institut d’études politiques de Lyon, il décrit le cadre mental de la « gauche hollandaise », celui des « gauches de la gauche », et leurs pathologies intellectuelles. Il explique pourquoi les think tanks sont un échec, pourquoi les « Indignés » portent un espoir, milite pour que la politique s’inspire du rap et qu’elle ose enfin expérimenter.

Rue89 : Quel a été le rôle joué par les idées dans la reconquête du pouvoir par la gauche ?

Philippe Corcuff : Un schéma s’est installé, lié à une certaine lecture simplifiée du penseur marxiste Antonio Gramsci : c’est l’idée que la conquête du pouvoir politique passait au préalable par une hégémonie culturelle ou intellectuelle.

Je formule l’hypothèse inverse dans la situation actuelle : c’est au moment où la gauche était en état de décomposition intellectuelle qu’elle a gagné électoralement.

Le « rêve français » de François Hollande, c’était quoi, alors ?

On confond idées et slogans marketing. Les idées, ça a à voir avec du travail intellectuel. Dans la tradition de la gauche, c’est interroger les préjugés, critiquer les lieux communs, prendre de la distance à l’égard des évidences de l’immédiateté, reformuler, mettre en relation différentes dimensions... Ce qui existe de moins en moins.

On a plutôt affaire à des fatras d’idées empilées les unes sur les autres, mais tout ça n’est guère travaillé. Et les publicitaires font émerger de tout cela quelques slogans lisses et consensuels.

Depuis quand la gauche est-elle dans cet état de mort cérébrale, comme vous dites ?

C’est le fruit de plusieurs évolutions emmêlées.

•Il y a d’abord un mouvement continu de professionnalisation politique, où la ressource intellectuelle est de moins en moins valorisée. Exemple typique : il y a quelques années, Pierre Moscovici, qui avait une image d’intellectuel, est allé expliquer à Libération qu’il était un homme d’appareil. Comme s« il valait mieux apparaître comme un apparatchik que comme un intello !
•Il y a ensuite le mouvement de technocratisation. Les énarques ont pris de plus en plus de poids dans la définition de ce qu’est la politique. Ils occupent à la fois les postes de hauts fonctionnaires, les principaux postes politiques, et aussi une part du pouvoir économique. Là s’est forgée une vision très particulière, très fragmentée. On découpe ainsi dans la réalité des cases dites “techniques” : “l’immigration”, “l’emploi”, “le déficit budgétaire”, “la délinquance”... On segmente les problèmes sans établir de rapports entre eux. On examine des petits bouts de tuyauterie de machineries sociales dont on ignore la globalité.
•Ensuite, aucun cadre globalisant n’est venu remplacer le marxisme en déclin à partir du début des années 80. Je ne regrette pas le poids trop exclusif des références marxistes dans les années 50-70, mais la globalisation qu’elles apportaient.
•Dernier élément : ce que l’historien François Hartog appelle “le présentisme”. Les sociétés traditionnelles avaient pour référence le passé, les sociétés modernes (au sens des Lumières) étaient tournées vers l’avenir via le progrès, et aujourd’hui une sorte de présent perpétuel a remplacé tout ça, sans point d’appui ni dans le passé ni dans l’avenir pour juger de ce qui arrive. De fait, la politique devient de plus en plus une marionnette de l’immédiateté.
Pourquoi c’est grave ?

C’est grave par rapport à l’histoire de la gauche, qui consistait à se battre à la fois pour la justice et pour la vérité. Le monde a survécu à la disparition des dinosaures, la gauche peut survivre à la disparition du travail intellectuel en son sein, mais ce serait dommage, en tant qu’appauvrissement de la définition même de ce que l’on appelle la gauche.

Tous les think tanks qui ont pullulé n’ont pas créé de matière à penser ?

Ils sont restés dans un domaine limité de l’intellectualité : celui segmenté de l’expertise et de la logique programmatique. Ils ont élaboré des “réponses aux problèmes” de l’école, de l’immigration, du déficit budgétaire... sans jamais se demander pourquoi l’immigration ou le déficit budgétaire sont considérés justement comme des “problèmes”, ni réfléchir au cadre social global dans lequel cela se situe.

Cela n’a guère permis à la gauche de réélaborer ce que je nomme les “logiciels” de la critique sociale et de l’émancipation, c’est-à-dire les façons de formuler les problèmes avant même de réfléchir aux réponses.

Comment définiriez-vous le cadre intellectuel de la gauche de gouvernement ?

Même si les socialistes français n’ont jamais accepté le mot, leur cadre intellectuel est plutôt social-libéral. Le sociologue Anthony Giddens, l’intellectuel phare de la troisième voie britannique défendue par Tony Blair, l’a bien théorisé :

•il y avait la vieille social-démocratie qui défendait l’Etat social ;
•il y a eu Thatcher, avec le néolibéralisme remettant en cause l’Etat social ;
•et il y aurait le social-libéralisme, qui serait entre les deux.
Cette gauche hollandaise considère que la mondialisation néolibérale et le recul de l’Etat social sont irrémédiables. Elle se contente d’aménagements sociétaux justes mais limités (comme le mariage homosexuel) et d’aménagement sociaux à la marge (l’allocation de rentrée scolaire...). Hollande a la particularité de défendre les effectifs de l’Education nationale et un peu ceux de la police et de la justice, mais le reste des services publics est dans une logique de dégraissage néolibérale.

Comme ce cadre n’est pas complètement assumable, il y a des écarts entre les discours et les actes.

Comment définiriez-vous le cadre intellectuel des gauches de la gauche ?

C’est ce que j’appelle de manière provocatrice “la pensée Monde diplo’”. Je ne vise pas particulièrement le mensuel Le Monde diplomatique, qui a été un des rares à résister au tournant néolibéral de 1983. Mais ça fait 30 ans. Et, peu à peu, se sont routinisés des schémas assez manichéens.

Il y aurait le mal (le marché, l’individualisme) et le bien (l’Etat, le collectif et de plus en plus la nation avec le thème de “la démondialisation”). Et le combat du bien et du mal tombe du côté du mal à cause des méchants médias qui aliènent et abrutissent tous les gens – sauf ceux qui tiennent ce discours, évidemment, qui sont préservés comme par opération du Saint-Esprit !

C’est moins l’indignation ou l’engagement qui caractérisent “la pensée Monde diplo’” que la déploration. Les automatismes simplifiés de cette doxa critique ont des échos au Front de Gauche, à Attac, au NPA – où je suis militant –, dans la gauche du PS, chez les écologistes... et surtout parmi nombre de sympathisants critiques.

C’est une pensée au final paralysante, qui entrave aujourd’hui le travail de reconstruction intellectuelle des gauches. Par exemple, elle s’en tient trop à la double croyance que les choses iront mieux quand on se sera débarrassé de “l’individualisme” et des “médias dominants”.

Mais se trouve à l’œuvre dans ce cas une des manifestations d’une pathologie intellectuelle transversale aux gauches : l’essentialisme, c’est-à-dire voir le monde à travers des essences, des entités homogènes et stables. On dit “les musulmans”, “l’Europe”, “les médias”, “l’Amérique”, “Israël”, “le Venezuela”...

On refuse de voir qu’il y a dans la réalité des contradictions, des logiques plus ou moins diversifiées, des résistances, des transformations. Le livre d’Alain Badiou sur Sarkozy était typiquement essentialiste : il a fait du sarkozysme une essence intemporelle, un “transcendantal pétainiste”.



Philippe Corcuff à Lyon, septembre 2012 (Mathieu Deslandes/Rue89)

Comment êtes-vous arrivé à la conclusion que les théories du complot sont également une caractéristique transversale des pensées de gauche ?

En ce qui concerne l’analyse des médias et des relations internationales, je me suis rendu compte qu’il y avait des schémas très présents dans les milieux militants et sympathisants de gauche en totale contradiction avec les schémas des sciences sociales dans ces domaines.

Dans le cadre conspirationniste, le principal de ce qui arrive est le fruit de manipulations conscientes et cachées de quelques élites. Or tout ce que m’ont appris les sciences sociales, depuis Marx jusqu’à Bourdieu, c’est plutôt les contraintes des structures impersonnelles.

Le capitalisme, c’est Matrix ou Skynet dans “Terminator” : une machinerie impersonnelle qui contraint et domine peu à peu le monde. Il n’y a pas de pilote dans la machine, personne ne la contrôle complètement : on l’a vu lors de la crise des subprimes, certains de ceux qui croyaient être les pilotes ont été éliminés, d’autres ont sauvé leur peau de justesse... Ce n’est pas parce que certains profitent du système qu’ils le contrôlent.

Là on est en face, comme l’essentialisme, d’une pathologie intellectuelle importante à gauche.

Il y en a d’autres ?

Une vision implicite hante les gauches : c’est le passage subreptice du verbe pronominal “s’émanciper” au verbe transitif “émanciper”.

La plupart de ceux qui s’expriment publiquement à gauche semblent plutôt de prime abord pour l’auto-émancipation des opprimés, mais sont souvent léninistes : une avant-garde éclairée (antilibérale, anticapitaliste, laïque, féministe...) est supposée ramener de la caverne vers la lumière la masse des gens qui serait complètement aliénée par les médias, le travail, la consommation et/ou l’islam.

Ces gens abrutis par le travail, ces femmes voilées abruties par le patriarcat, ces prostituées aux griffes de leur maquereau, moi, prophète féministe, je vais les amener à la lumière...

Comment s’en sort-on ?

Les partis politiques ont de moins en moins de rapports pour se vivifier avec les mouvements sociaux – cela interrogerait l’hégémonie de la vision technocratique – ou avec les intellectuels critiques.

Quand ils sont en quête d’idées, ils choisissent soit des technocrates supposés être spécialistes de tel ou tel domaine, soit les intellectuels médiatiques – les Alain Minc, Jacques Attali, BHL, Caroline Fourest... – c’est-à-dire ceux qui parlent de tout avec aplomb sans savoir grand-chose sur rien.

Les universités populaires alternatives constituent des expériences intéressantes, mais se présentent plus comme des lieux de diffusion de ressources critiques que d’élaboration.

Les groupes comme le conseil scientifique d’Attac et la fondation Copernic fournissent de la contre-expertise utile face aux scénarios technocratiques, mais ils risquent ce faisant de rester prisonniers d’une vision segmentée des choses.

Il y a aussi des revues intéressantes (Multitudes, Vacarme, ContreTemps, Agone, Réfractions, EcoRev’, La Revue des livres...), mais elles ont du mal à éviter l’enfermement intellectualiste. Il y a eu des liens avec les milieux militants – entre Vacarme et Act Up, entre Multitudes et la coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France, entre ContreTemps et le NPA – mais les interactions les plus productives n’ont duré qu’un temps.

Je sens aussi une forte attente du “grand penseur”. Je ne pense pas que ce soit très bon dans une perspective démocratique. Quelques grands intellectuels ont pu (comme Foucault, Bourdieu, etc.) et pourront jouer une certain rôle, mais ce n’est pas pour moi le principal : les logiciels de la gauche ne peuvent pas être réinventés seulement par une caste d’intellectuels professionnels.

Je rêve de clubs où pourraient dialoguer des militants des mouvements sociaux, des chercheurs, des gens présents dans les organisations politiques et dans les milieux artistiques – et où pourraient se développer des idées renouvelées à partir d’un rapport critique aux traditions héritées.

Le mouvement des “Indignés” aurait pu revivifier intellectuellement la gauche, non ?

C’est un peu le cas en Espagne et aux Etats-Unis : il y a une amorce de réélaboration intellectuelle de ce qu’est la gauche et qui associe des milieux militants nouveaux et des milieux intellectuels et culturels.

Mais y a-t-il des ébauches de concepts ? Ou est-ce simplement l’union de catégories qui ne travaillaient pas ensemble jusqu’à présent ?

La vision de la société autour du clivage 1%/99% a permis de faire converger des gens concernés par les problèmes de logement, des syndicalistes, des militants des minorités, des théoriciens du genre ou des rapports postcoloniaux, des marxistes, des écologistes, des artistes…

Il y a là une marmite favorable à l’émergence de quelque chose croisant l’ancien et le nouveau. Une revue théorique est ainsi issue d’“Occupy” : Tidal. On y trouve des textes de Judith Butler et d’autres. Ils ont commencé à faire “à chaud” ce que je rêvais tout à l’heure de faire “à froid” quand je parlais d’un club.

Les gauches françaises sont-elles plus paresseuses que les gauches étrangères ?

Contrairement à l’Allemagne et aux Etats-Unis, la gauche en France manque de culture expérimentale. C’est lié à la valorisation de la politique comme combat (ceux qui pensent que la politique, c’est avant tout d’avoir des couilles présidentielles ou révolutionnaires) et au centralisme étatique. On essaye moins ici et maintenant d’autres façons de vivre, de travailler, de décider, de penser... Il y a quelques expériences comme Lip et après on passe beaucoup de temps à en parler.

Plutôt que de s’enfoncer dans la déploration et le ressentiment de “la pensée Monde diplo’” (“c’est la faute à l’individualisme, aux médias, à Bilderberg, à la Trilatérale...”), il faudrait se lancer dans l’aventure d’autres pratiques sociales, politiques et intellectuelles.

On me dit : “Tes histoires d’expérimentation, c’est bon pour les bobos.” Mais les gens qui ont fait émerger les idées de conscience de classe et de mouvement ouvrier entre 1830 et 1848 en France, ils étaient dans une situation bien plus misérable qu’aujourd’hui.

Il suffit parfois de dispositifs tout simples pour se remettre à agir et à penser. Par exemple, dans un atelier de l’Université populaire de Lyon, j’ai donné à lire deux textes : un de Michel Onfray, un de Bernard-Henri Lévy. J’ai fait discuter les gens : 100% ont dégommé le texte signé BHL. Mais j’avais changé les signatures... C’est un petit exercice qui montre la difficulté en pratique de “penser par soi-même”.

Vous écrivez qu’il faudrait puiser dans le polar et le rap pour inventer de nouveaux langages politiques. En quoi est-ce autre chose que du gadget ?

Alors qu’on est dans des sociétés individualistes où les gens sont fortement attachés à leur individualité, la majorité des groupes de gauche ont des réponses principalement collectives. C’est ce que j’appelle l’hégémonie à gauche du “logiciel collectiviste”.

Pourtant une des sources importantes d’anticapitalisme aujourd’hui se trouve dans les intimités rêveuses et blessées des personnes. Je m’en suis rendu compte en faisant une étude de réception de la série télévisée américaine “Ally McBeal” sur une centaine de téléspectatrices. Souvent, le sommet de l’épanouissement de soi est vécu sous la forme d’un amour ou d’une amitié débarrassée des lois de l’intérêt – donc des valeurs anticapitalistes.

Dans les textes de rap de Keny Arkana, Casey ou La Rumeur, on voit justement des gens qui nous parlent d’oppression sociale en même temps que de vécu individuel. Il faudrait que le langage politique parvienne à associer ainsi les cadres collectifs et les subjectivités individuelles.

C’était un peu le discours de Martine Aubry sur le “care”...

Le problème, c’est qu’elle en a fait un usage marketing : elle en a parlé un peu parce que ça faisait chic et puis on est passé à autre chose.

Ceci dit, les travaux autour du care, auxquels participe mon amie la philosophe Sandra Laugier, sont assez passionnants : ils associent notamment des dimensions affectives et personnelles à la question de la protection sociale.

Mais il faudrait que les philosophes qui s’intéressent au care, des politiques, des travailleurs sociaux, des syndicalistes et des militants féministes puissent réfléchir ensemble.

Il est important de bien distinguer le réarrimage des gauches au travail intellectuel des scintillements superficiels des modes successives ou du marketing politicien.

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Message le Jeu 4 Oct 2012 - 15:37 par country skinner


http://www.rue89.com/2012/10/04/philippe-corcuff-la-gauche-est-en-etat-de-mort-cerebrale-235834

Le sociologue Philippe Corcuff connaît bien les gauches : voilà 35 ans qu’il y milite. Il a quitté le PS pour le Mouvement des citoyens puis les Verts, d’où il a fui vers la LCR devenue NPA. Déçu une fois de plus, il pourrait finir par rejoindre la Fédération anarchiste. Il fréquente aussi Attac et le syndicat SUD Education.

Resté connecté à tous les milieux militants qu’il a pu traverser, il s’alarme depuis des mois de l’abrutissement intellectuel dans lequel ils sont plongés. Il en a tiré un petit livre, « La Gauche est-elle en état de mort cérébrale ? » (éd. Textuel), en librairie cette semaine.

Dans son bureau de l’Institut d’études politiques de Lyon, il décrit le cadre mental de la « gauche hollandaise », celui des « gauches de la gauche », et leurs pathologies intellectuelles. Il explique pourquoi les think tanks sont un échec, pourquoi les « Indignés » portent un espoir, milite pour que la politique s’inspire du rap et qu’elle ose enfin expérimenter.

Rue89 : Quel a été le rôle joué par les idées dans la reconquête du pouvoir par la gauche ?

Philippe Corcuff : Un schéma s’est installé, lié à une certaine lecture simplifiée du penseur marxiste Antonio Gramsci : c’est l’idée que la conquête du pouvoir politique passait au préalable par une hégémonie culturelle ou intellectuelle.

Je formule l’hypothèse inverse dans la situation actuelle : c’est au moment où la gauche était en état de décomposition intellectuelle qu’elle a gagné électoralement.

Le « rêve français » de François Hollande, c’était quoi, alors ?

On confond idées et slogans marketing. Les idées, ça a à voir avec du travail intellectuel. Dans la tradition de la gauche, c’est interroger les préjugés, critiquer les lieux communs, prendre de la distance à l’égard des évidences de l’immédiateté, reformuler, mettre en relation différentes dimensions... Ce qui existe de moins en moins.

On a plutôt affaire à des fatras d’idées empilées les unes sur les autres, mais tout ça n’est guère travaillé. Et les publicitaires font émerger de tout cela quelques slogans lisses et consensuels.

Depuis quand la gauche est-elle dans cet état de mort cérébrale, comme vous dites ?

C’est le fruit de plusieurs évolutions emmêlées.

•Il y a d’abord un mouvement continu de professionnalisation politique, où la ressource intellectuelle est de moins en moins valorisée. Exemple typique : il y a quelques années, Pierre Moscovici, qui avait une image d’intellectuel, est allé expliquer à Libération qu’il était un homme d’appareil. Comme s« il valait mieux apparaître comme un apparatchik que comme un intello !
•Il y a ensuite le mouvement de technocratisation. Les énarques ont pris de plus en plus de poids dans la définition de ce qu’est la politique. Ils occupent à la fois les postes de hauts fonctionnaires, les principaux postes politiques, et aussi une part du pouvoir économique. Là s’est forgée une vision très particulière, très fragmentée. On découpe ainsi dans la réalité des cases dites “techniques” : “l’immigration”, “l’emploi”, “le déficit budgétaire”, “la délinquance”... On segmente les problèmes sans établir de rapports entre eux. On examine des petits bouts de tuyauterie de machineries sociales dont on ignore la globalité.
•Ensuite, aucun cadre globalisant n’est venu remplacer le marxisme en déclin à partir du début des années 80. Je ne regrette pas le poids trop exclusif des références marxistes dans les années 50-70, mais la globalisation qu’elles apportaient.
•Dernier élément : ce que l’historien François Hartog appelle “le présentisme”. Les sociétés traditionnelles avaient pour référence le passé, les sociétés modernes (au sens des Lumières) étaient tournées vers l’avenir via le progrès, et aujourd’hui une sorte de présent perpétuel a remplacé tout ça, sans point d’appui ni dans le passé ni dans l’avenir pour juger de ce qui arrive. De fait, la politique devient de plus en plus une marionnette de l’immédiateté.
Pourquoi c’est grave ?

C’est grave par rapport à l’histoire de la gauche, qui consistait à se battre à la fois pour la justice et pour la vérité. Le monde a survécu à la disparition des dinosaures, la gauche peut survivre à la disparition du travail intellectuel en son sein, mais ce serait dommage, en tant qu’appauvrissement de la définition même de ce que l’on appelle la gauche.

Tous les think tanks qui ont pullulé n’ont pas créé de matière à penser ?

Ils sont restés dans un domaine limité de l’intellectualité : celui segmenté de l’expertise et de la logique programmatique. Ils ont élaboré des “réponses aux problèmes” de l’école, de l’immigration, du déficit budgétaire... sans jamais se demander pourquoi l’immigration ou le déficit budgétaire sont considérés justement comme des “problèmes”, ni réfléchir au cadre social global dans lequel cela se situe.

Cela n’a guère permis à la gauche de réélaborer ce que je nomme les “logiciels” de la critique sociale et de l’émancipation, c’est-à-dire les façons de formuler les problèmes avant même de réfléchir aux réponses.

Comment définiriez-vous le cadre intellectuel de la gauche de gouvernement ?

Même si les socialistes français n’ont jamais accepté le mot, leur cadre intellectuel est plutôt social-libéral. Le sociologue Anthony Giddens, l’intellectuel phare de la troisième voie britannique défendue par Tony Blair, l’a bien théorisé :

•il y avait la vieille social-démocratie qui défendait l’Etat social ;
•il y a eu Thatcher, avec le néolibéralisme remettant en cause l’Etat social ;
•et il y aurait le social-libéralisme, qui serait entre les deux.
Cette gauche hollandaise considère que la mondialisation néolibérale et le recul de l’Etat social sont irrémédiables. Elle se contente d’aménagements sociétaux justes mais limités (comme le mariage homosexuel) et d’aménagement sociaux à la marge (l’allocation de rentrée scolaire...). Hollande a la particularité de défendre les effectifs de l’Education nationale et un peu ceux de la police et de la justice, mais le reste des services publics est dans une logique de dégraissage néolibérale.

Comme ce cadre n’est pas complètement assumable, il y a des écarts entre les discours et les actes.

Comment définiriez-vous le cadre intellectuel des gauches de la gauche ?

C’est ce que j’appelle de manière provocatrice “la pensée Monde diplo’”. Je ne vise pas particulièrement le mensuel Le Monde diplomatique, qui a été un des rares à résister au tournant néolibéral de 1983. Mais ça fait 30 ans. Et, peu à peu, se sont routinisés des schémas assez manichéens.

Il y aurait le mal (le marché, l’individualisme) et le bien (l’Etat, le collectif et de plus en plus la nation avec le thème de “la démondialisation”). Et le combat du bien et du mal tombe du côté du mal à cause des méchants médias qui aliènent et abrutissent tous les gens – sauf ceux qui tiennent ce discours, évidemment, qui sont préservés comme par opération du Saint-Esprit !

C’est moins l’indignation ou l’engagement qui caractérisent “la pensée Monde diplo’” que la déploration. Les automatismes simplifiés de cette doxa critique ont des échos au Front de Gauche, à Attac, au NPA – où je suis militant –, dans la gauche du PS, chez les écologistes... et surtout parmi nombre de sympathisants critiques.

C’est une pensée au final paralysante, qui entrave aujourd’hui le travail de reconstruction intellectuelle des gauches. Par exemple, elle s’en tient trop à la double croyance que les choses iront mieux quand on se sera débarrassé de “l’individualisme” et des “médias dominants”.

Mais se trouve à l’œuvre dans ce cas une des manifestations d’une pathologie intellectuelle transversale aux gauches : l’essentialisme, c’est-à-dire voir le monde à travers des essences, des entités homogènes et stables. On dit “les musulmans”, “l’Europe”, “les médias”, “l’Amérique”, “Israël”, “le Venezuela”...

On refuse de voir qu’il y a dans la réalité des contradictions, des logiques plus ou moins diversifiées, des résistances, des transformations. Le livre d’Alain Badiou sur Sarkozy était typiquement essentialiste : il a fait du sarkozysme une essence intemporelle, un “transcendantal pétainiste”.



Philippe Corcuff à Lyon, septembre 2012 (Mathieu Deslandes/Rue89)

Comment êtes-vous arrivé à la conclusion que les théories du complot sont également une caractéristique transversale des pensées de gauche ?

En ce qui concerne l’analyse des médias et des relations internationales, je me suis rendu compte qu’il y avait des schémas très présents dans les milieux militants et sympathisants de gauche en totale contradiction avec les schémas des sciences sociales dans ces domaines.

Dans le cadre conspirationniste, le principal de ce qui arrive est le fruit de manipulations conscientes et cachées de quelques élites. Or tout ce que m’ont appris les sciences sociales, depuis Marx jusqu’à Bourdieu, c’est plutôt les contraintes des structures impersonnelles.

Le capitalisme, c’est Matrix ou Skynet dans “Terminator” : une machinerie impersonnelle qui contraint et domine peu à peu le monde. Il n’y a pas de pilote dans la machine, personne ne la contrôle complètement : on l’a vu lors de la crise des subprimes, certains de ceux qui croyaient être les pilotes ont été éliminés, d’autres ont sauvé leur peau de justesse... Ce n’est pas parce que certains profitent du système qu’ils le contrôlent.

Là on est en face, comme l’essentialisme, d’une pathologie intellectuelle importante à gauche.

Il y en a d’autres ?

Une vision implicite hante les gauches : c’est le passage subreptice du verbe pronominal “s’émanciper” au verbe transitif “émanciper”.

La plupart de ceux qui s’expriment publiquement à gauche semblent plutôt de prime abord pour l’auto-émancipation des opprimés, mais sont souvent léninistes : une avant-garde éclairée (antilibérale, anticapitaliste, laïque, féministe...) est supposée ramener de la caverne vers la lumière la masse des gens qui serait complètement aliénée par les médias, le travail, la consommation et/ou l’islam.

Ces gens abrutis par le travail, ces femmes voilées abruties par le patriarcat, ces prostituées aux griffes de leur maquereau, moi, prophète féministe, je vais les amener à la lumière...

Comment s’en sort-on ?

Les partis politiques ont de moins en moins de rapports pour se vivifier avec les mouvements sociaux – cela interrogerait l’hégémonie de la vision technocratique – ou avec les intellectuels critiques.

Quand ils sont en quête d’idées, ils choisissent soit des technocrates supposés être spécialistes de tel ou tel domaine, soit les intellectuels médiatiques – les Alain Minc, Jacques Attali, BHL, Caroline Fourest... – c’est-à-dire ceux qui parlent de tout avec aplomb sans savoir grand-chose sur rien.

Les universités populaires alternatives constituent des expériences intéressantes, mais se présentent plus comme des lieux de diffusion de ressources critiques que d’élaboration.

Les groupes comme le conseil scientifique d’Attac et la fondation Copernic fournissent de la contre-expertise utile face aux scénarios technocratiques, mais ils risquent ce faisant de rester prisonniers d’une vision segmentée des choses.

Il y a aussi des revues intéressantes (Multitudes, Vacarme, ContreTemps, Agone, Réfractions, EcoRev’, La Revue des livres...), mais elles ont du mal à éviter l’enfermement intellectualiste. Il y a eu des liens avec les milieux militants – entre Vacarme et Act Up, entre Multitudes et la coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France, entre ContreTemps et le NPA – mais les interactions les plus productives n’ont duré qu’un temps.

Je sens aussi une forte attente du “grand penseur”. Je ne pense pas que ce soit très bon dans une perspective démocratique. Quelques grands intellectuels ont pu (comme Foucault, Bourdieu, etc.) et pourront jouer une certain rôle, mais ce n’est pas pour moi le principal : les logiciels de la gauche ne peuvent pas être réinventés seulement par une caste d’intellectuels professionnels.

Je rêve de clubs où pourraient dialoguer des militants des mouvements sociaux, des chercheurs, des gens présents dans les organisations politiques et dans les milieux artistiques – et où pourraient se développer des idées renouvelées à partir d’un rapport critique aux traditions héritées.

Le mouvement des “Indignés” aurait pu revivifier intellectuellement la gauche, non ?

C’est un peu le cas en Espagne et aux Etats-Unis : il y a une amorce de réélaboration intellectuelle de ce qu’est la gauche et qui associe des milieux militants nouveaux et des milieux intellectuels et culturels.

Mais y a-t-il des ébauches de concepts ? Ou est-ce simplement l’union de catégories qui ne travaillaient pas ensemble jusqu’à présent ?

La vision de la société autour du clivage 1%/99% a permis de faire converger des gens concernés par les problèmes de logement, des syndicalistes, des militants des minorités, des théoriciens du genre ou des rapports postcoloniaux, des marxistes, des écologistes, des artistes…

Il y a là une marmite favorable à l’émergence de quelque chose croisant l’ancien et le nouveau. Une revue théorique est ainsi issue d’“Occupy” : Tidal. On y trouve des textes de Judith Butler et d’autres. Ils ont commencé à faire “à chaud” ce que je rêvais tout à l’heure de faire “à froid” quand je parlais d’un club.

Les gauches françaises sont-elles plus paresseuses que les gauches étrangères ?

Contrairement à l’Allemagne et aux Etats-Unis, la gauche en France manque de culture expérimentale. C’est lié à la valorisation de la politique comme combat (ceux qui pensent que la politique, c’est avant tout d’avoir des couilles présidentielles ou révolutionnaires) et au centralisme étatique. On essaye moins ici et maintenant d’autres façons de vivre, de travailler, de décider, de penser... Il y a quelques expériences comme Lip et après on passe beaucoup de temps à en parler.

Plutôt que de s’enfoncer dans la déploration et le ressentiment de “la pensée Monde diplo’” (“c’est la faute à l’individualisme, aux médias, à Bilderberg, à la Trilatérale...”), il faudrait se lancer dans l’aventure d’autres pratiques sociales, politiques et intellectuelles.

On me dit : “Tes histoires d’expérimentation, c’est bon pour les bobos.” Mais les gens qui ont fait émerger les idées de conscience de classe et de mouvement ouvrier entre 1830 et 1848 en France, ils étaient dans une situation bien plus misérable qu’aujourd’hui.

Il suffit parfois de dispositifs tout simples pour se remettre à agir et à penser. Par exemple, dans un atelier de l’Université populaire de Lyon, j’ai donné à lire deux textes : un de Michel Onfray, un de Bernard-Henri Lévy. J’ai fait discuter les gens : 100% ont dégommé le texte signé BHL. Mais j’avais changé les signatures... C’est un petit exercice qui montre la difficulté en pratique de “penser par soi-même”.

Vous écrivez qu’il faudrait puiser dans le polar et le rap pour inventer de nouveaux langages politiques. En quoi est-ce autre chose que du gadget ?

Alors qu’on est dans des sociétés individualistes où les gens sont fortement attachés à leur individualité, la majorité des groupes de gauche ont des réponses principalement collectives. C’est ce que j’appelle l’hégémonie à gauche du “logiciel collectiviste”.

Pourtant une des sources importantes d’anticapitalisme aujourd’hui se trouve dans les intimités rêveuses et blessées des personnes. Je m’en suis rendu compte en faisant une étude de réception de la série télévisée américaine “Ally McBeal” sur une centaine de téléspectatrices. Souvent, le sommet de l’épanouissement de soi est vécu sous la forme d’un amour ou d’une amitié débarrassée des lois de l’intérêt – donc des valeurs anticapitalistes.

Dans les textes de rap de Keny Arkana, Casey ou La Rumeur, on voit justement des gens qui nous parlent d’oppression sociale en même temps que de vécu individuel. Il faudrait que le langage politique parvienne à associer ainsi les cadres collectifs et les subjectivités individuelles.

C’était un peu le discours de Martine Aubry sur le “care”...

Le problème, c’est qu’elle en a fait un usage marketing : elle en a parlé un peu parce que ça faisait chic et puis on est passé à autre chose.

Ceci dit, les travaux autour du care, auxquels participe mon amie la philosophe Sandra Laugier, sont assez passionnants : ils associent notamment des dimensions affectives et personnelles à la question de la protection sociale.

Mais il faudrait que les philosophes qui s’intéressent au care, des politiques, des travailleurs sociaux, des syndicalistes et des militants féministes puissent réfléchir ensemble.

Il est important de bien distinguer le réarrimage des gauches au travail intellectuel des scintillements superficiels des modes successives ou du marketing politicien.

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Message le Mer 3 Oct 2012 - 11:52 par Mister Cyril

Ouah, je voulais citer un extrait mais en fait il n'y a rien à jeter...j'espère que tu l'enverras à certains de tes collègues de M2...qu'est-ce que j'aimerais écrire des pensées fines pareilles!!!


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Message le Mer 3 Oct 2012 - 11:39 par Donald11

Un beau morceau que je reviendrai commenter ...

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