Lordon: "le grand retournement"

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25012013

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Lordon: "le grand retournement"




Interview exclusive de Frédéric Lordon. À propos du " Grand Retournement".
Le Grand retournement, est dans les salles depuis hier. Gérard Mordillat l'a réalisé à partir du livre de Frédéric Lordon « D’un retournement l’autre ». L'auteur du livre a bien voulu nous accorder un entretien.



Pourquoi avoir choisi de traiter de la crise en alexandrins ? N’est-ce pas suffisamment compliqué de faire comprendre la crise pour avoir besoin de rajouter cette contrainte ?


Frédéric Lordon : À l’origine il ne s’agissait pas tant de faire comprendre la crise que de la faire sentir – par une sorte de sensation de l’intellect s’entend car, la crise, les gens la sentent bien, il faudrait même dire : ils la sentent passer ! Mais il fallait en quelque sorte enrichir la conscience analytique, et partant politique, qu’ils peuvent en former, c’est-à-dire donner aux idées critiques le supplément de force qui contribue éventuellement à déterminer des mouvements de refus, et peut-être même de révolte. D’où l’idée du théâtre avec sa force sensible.

Et des alexandrins pour jouer des contrastes entre la langue grand siècle et les misérables bassesses de la finance contemporaine, pour restituer à la fois le comique et le tragique de toute cette affaire, et finalement pour produire un effet d’étonnement qui permet peut-être de capter l’attention d’une manière inattendue. Inattendu pour inattendu d’ailleurs, je me suis entendu dire que l’alexandrin avait la propriété de clarifier l’exposition des mécanismes macroéconomiques ! Pour le coup l’effet est assez inintentionnel, mais s’il est avéré, c’est tant mieux !

Pensez-vous qu’un OUvroir de LIttérature POlitique a du sens trente ans après la mort de Pérec ?

Frédéric Lordon : Disons que l’enjeu serait de faire passer le « po » de l’Oulipo de « potentielle » à « politique » – puisqu’à l’origine l’Oulipo ne visait qu’à déployer les potentiels de la littérature. Ou alors de créer un Oulipopo ! un Ouvroir de Littérature Politique Potentielle. En fait, j’ai le sentiment que, longtemps catatonique, cette littérature politique est en train de se réveiller. De plus en plus le roman et le théâtre s’emparent de thèmes politiques directement liés au néolibéralisme et à sa crise – mais en fait ce sont bien tous les secteurs de l’art qui quittent enfin leur Aventin pour entreprendre de dire quelque chose du monde actuel.

Or il nous faut bien toutes les machines affectantes de l’art pour produire la conversion collective du regard seule capable de renvoyer le néolibéralisme aux poubelles de l’Histoire – où la crise historique que nous vivons aurait dû suffire à l’expédier. Comme vous savez, l’échec monumental du capitalisme néolibéral et l’effondrement dans lequel il précipite les populations n’a nullement conduit à sa disqualification doctrinale et morale comme l’aurait voulu un monde réglé par des normes minimales de décence intellectuelle et politique. Il faut donc envisager d’autres moyens, et sans doute ce « passage au théâtre » procède-t-il de la maxime qui devrait nous servir de viatique politique pour une époque obscène : faire flèche de tout bois.

Frédéric Lordon, le film donne l’impression que la crise est uniquement financière. Jusque là dans le Monde Diplomatique – vous avez répété à l’envi que la crise était due au système et non au dévoiement de quelques banquiers. Avez-vous changé votre fusil d’épaule ?


Frédéric Lordon : C’est une pièce, pas une thèse ! On pouvait difficilement tout y mettre… Cependant, pour tout vous dire, l’actuel premier acte aurait dû être le deuxième, et je le voulais précédé d’un acte introductif où aurait été montré comment ce sont en fait les structures mêmes du capitalisme néolibéral qui ont produit ce désastre, et que la crise proprement financière n’en est que l’épiphénomène. Je voulais y montrer le contentement de soi d’une classe oligarchique, mêlant banquiers, experts et journalistes, tout à la satisfaction de l’ordre du monde qu’ils ont indéfectiblement promu… à la veille de son explosion. Mais le texte était déjà trop long…


La chute du film est surprenante. La révolution fait fuir un président qui ressemble beaucoup à Sarkozy. Estimez-vous comme Emmanuel Todd que François Hollande va se transformer en un chef révolutionnaire en plein milieu de son quinquennat ?

Frédéric Lordon : Vous avez raison de noter que là où les personnages de banquiers sont réduits – délibérément – à des archétypes impersonnels, le président de la République (le premier ministre aussi) nous rappelle furieusement quelqu’un… Il faut dire qu’on avait là un spécimen dont les particularités caractérielles sont si épicées que ça aurait été dommage de se passer de son potentiel tragicomique. Mais il ne faut pas s’y tromper : le président de la République aurait lui aussi pu être transformé en personnage générique… comme en témoigne dramatiquement, dans la réalité, la consternante continuité de politique économique par delà la chose qu’on nomme par charité « alternance ». Les occupants se succèdent, mais c’est toujours le même qui remplace le même.

On reste proprement sidéré de la reconduction à l’identique des stratégies d’austérité et d’approfondissement du néolibéralisme, sous couleur de compétitivité, au travers d’une élection ayant proclamé que le changement était maintenant.


Dans ces accablantes conditions, la question de savoir si François Hollande va se transformer en chef révolutionnaire n’a même pas lieu d’être. Révolutionnaire il l’est déjà : avoir entraîné le parti « socialiste » aussi loin et surtout aussi explicitement à droite, c’est en soi une petite révolution idéologique ! sans doute très prévisible, mais tout de même… Évidemment toute autre sorte de révolution attendue de François Hollande ne pouvait qu’être le produit d’une imagination fertile ou bien d’un rêve éveillé. J’entends bien que ma propre pièce se termine sur une insurrection qui vient pour de bon et chasse un président failli, au risque de me faire paraître prendre mon désir pour la réalité. Mais c’est que c’est une œuvre de fiction…

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Mister Cyril

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Lordon: "le grand retournement" :: Commentaires

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Message le Jeu 31 Jan 2013 - 10:00 par Mister Cyril

Tiens puisqu'on parlait de théâtre (ce qui n'est pas ma spécialité) idéologie et culture (un peu plus)...un petit texte sur le théâtre et métaphore politiuqe en Grèce!



La Grèce, la crise, et le théâtre

Une très vieille femme à l’appétit insatiable oblige ses descendants à travailler comme des esclaves pour la nourrir. Le pays souffre : manifestations, chômage, ruines. Mais le monstre demande toujours plus. La famille se défait, vend tout ce qu’elle a, la petite-fille se prostitue… la Nonna a encore faim. Un par un, tous meurent autour d’elle, qui reste seule, et n’a plus qu’une solution : se dévorer.

Rideau et applaudissements. Il n’y a personne dans le public qui ne voie la métaphore. Il suffit de sortir du théâtre, la réalité est aussi brutale que la fiction : les rues sont désertes à Athènes, les magasins fermés, les hôpitaux n’ont plus de matériel, les écoles ne sont plus chauffées… « La Nonna » incarne la crise, le pouvoir politique qui a condamné un peuple à servir de cobayes dans le laboratoire du néolibéralisme en Europe. « Il ne s’agit pas simplement d’une représentation mais également d’un documentaire », explique Dimitri Piatas, le metteur en scène de cette pièce de Roberto Cossa qui se déroule dans l’Argentine de la crise.

Les gens viennent au théâtre pour s’adoucir un instant la vie et trouver du courage. Sous l’occupation allemande (1940-44), malgré la misère et la censure, les théâtres étaient pleins. Sous la junte des Colonels (1967-74) aussi. Aujourd’hui, même si les magasins, les entreprises, les usines ferment, de nouveaux lieux, de nouveaux creusets de théâtre naissent.

Le syndicat des acteurs a changé de direction. Les permanents — d’une seule et unique orientation politique — élus par des adhérents qui avaient obtenu leur carte grâce à leurs études ou leur passé plutôt que grâce à leurs activité de comédien, ont été remplacés par des professionnels de sensibilités politiques diverses, soucieux de gérer leur avenir par eux-mêmes. Il était temps : le syndicat patronal a demandé de baisser le salaire minimal (qui n’était par ailleurs plus respecté) de 1200 à 700 euros. Le conflit a conduit à une première grève le 28 décembre, suivie avec succès.

A vrai dire, les acteurs et techniciens de théâtre sont souvent obligés de financer eux-mêmes les représentations, en « offrant » leur travail. Au lieu de salaire, les entrepreneurs proposent de payer avec un pourcentage de la recette. Mieux vaut dans ces conditions choisir des pièces qui comptent peu de personnages…

L’Etat quant à lui s’est absenté. Le Théâtre National, qui a vu son budget rétrécir, essaie de transformer l’austérité en conviction artistique. Ce qui n’est pas bien convaincant. Bob Wilson n’a pas ces problèmes-là. La rumeur parle d’un coût d’un million d’euros pour son Odyssée, qui n’a pas enthousiasmé tout le monde. Une étoile unique, qui disparait dans le vide.

L’appauvrissement est général : les théâtres subventionnés s’associent au privé pour survivre, la province n’a plus de théâtre, mais les acteurs réagissent, comme Ulysse, ils font preuve de « métis », d’intelligence astucieuse. Ils deviennent producteurs, ils forment des coopératives, ils définissent un théâtre de crise. Ils cherchent des lieux alternatifs, jouent dans des bars où la consommation fait office de billet, mais aussi dans des ateliers, des boutiques, de la boulangerie à la galerie d’art en passant par des garages, des entrepôts et des entrées d’immeubles. Les troupes collaborent, et partagent les maigres recettes… Pour ceux qui préfèrent rester à la maison, la crise a suscité « le théâtre à domicile ».

Dans le circuit traditionnel, le prix des billets est en chute libre : les producteurs ont adopté la politique des promotions. Certains soirs, on peut avoir pour dix euros une place qui en vaut vingt-deux. Pour les chômeurs, prix réduits ou parfois même entrée libre.

Ce cadre inédit ne peut pas assurer du travail pour tous, mais au moins il donne à certains la possibilité de maintenir la dignité d’un projet artistique. Et le public peut découvrir des travaux qui cherchent avec intégrité le renouveau, au plus loin des productions télévisuelles, aujourd’hui disparues, et du type de jeu propre à la télé-réalité.

Ces transformations en cours ne permettent pas de définir quels seront les lendemains pour le théâtre en Grèce. C’est tout un pays qui est en train de changer. La vérité et l’originalité remplacent le « glamour » de pacotille mis en avant jusqu’à présent par les medias de masse. La profession découvre qu’elle a le droit de revendiquer l’exigence et l’honnêteté d’une démarche artistique — ainsi d’ailleurs que sa rémunération. L’honnêteté, c’est ce qui a fait défaut à toutes les élites au pouvoir depuis la dictature.

Le Théâtre en Grèce est l’un des rares avant-postes de résistance dans l’enfer des moratoires : parce que, dans notre pays, il est resté avant tout une forme d’art populaire.

Acteur et metteur en scène, directeur de l’Ecole du Théâtre du Pirée.

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Message le Sam 26 Jan 2013 - 23:50 par Donald11

en fait je voulais dire que je connais son oeuvre plus littéraire à peine moins que son oeuvre philosophique, sauf au travers de ce qui a été écrit ici ... Suis qu'un prolo, moi, et à la retraite en plus !
Bon dimanche.

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Message le Sam 26 Jan 2013 - 12:26 par Mister Cyril

C'est Alzeïmer mon pépère? Lordon on en a souvent parlé ici (rubrique éco je pense), surtout Sylvie...c'est vrai qu'il fuit les grands médias car il argumente qu'il est impossible de développer un début de penser face à des journalistes qui vous coupent la parole toutes les 30 secondes avec leur prêt à penser et la recherche du buzz (sauf une fois chez Taddéi)...en fait je pense que tu voulais dire que tu ne connais pas son oeuvre plus littéraire, c'est vrai qu'écrire une pièce et un film en Alexandrins sur un tel sujet, ça sent pas le succés des "Intouchables" ou des chti's moua moua

Bizz mon canardo!

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Message le Ven 25 Jan 2013 - 23:17 par Donald11

Merci Poussinet.
Je ne connais pas l'oeuvre de Lordon, mais l'idée d'une pièce en alexandrin pour dénoncer les bassesses politico-financières n'est pas faite pour me déplaire ...
Merci à toi, Oh ! grand découvreur de talent !!!

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