Et Stéphanie Gibaud entra en résistance

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Et Stéphanie Gibaud entra en résistance




LE MONDE | 06.02.2014 à 11h20 • Mis à jour le 06.02.2014 à 11h48 | Par Anne Michel

Stéphanie Gibaud, ex-collaboratrice de la filiale française de la banque suisse UBS.

L'ordre, cet ordre inconcevable, claque encore dans sa tête, presque six ans après les faits. « Je vous demande de détruire tous vos fichiers ! Il y a eu une perquisition dans les bureaux du directeur général. Vous allez me faire disparaître tout ce qu'il y a dans vos dossiers, les noms des clients, ceux de nos chargés d'affaires. Tous vos fichiers ! Effacez-les de votre disque dur ! Dépêchez-vous ! »

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Ce mercredi 25 juin 2008, Stéphanie Gibaud n'est encore que la « petite » responsable du marketing événementiel de la filiale française de la banque suisse UBS. Une salariée dévouée parmi d'autres, qui ne compte pas ses heures pour organiser réceptions et tournois de golf pour les très riches clients ou les prospects de l'établissement financier.

Employée modèle, embauchée en 1999, elle est alors bien loin de se douter qu'elle va se retrouver mêlée à une incroyable affaire d'évasion fiscale présumée de la France vers la Suisse. Et que l'injonction de sa supérieure hiérarchique – à laquelle elle refusera de se plier – sera le point de bascule de sa vie professionnelle et privée.

Celle-ci décidera de son entrée en « résistance » dans ce drôle de monde des « lanceurs d'alerte », ces salariés qui, confrontés à la fraude ou à la corruption, ou au soupçon, décident, un jour, de dénoncer les pratiques de leur entreprise, au prix de leur carrière et de leur tranquillité d'esprit.

UN TÉMOIN-CLÉ

Auparavant inconnue, Mme Gibaud est devenue un témoin-clé dans l'un des plus grands scandales d'évasion fiscale supposée en France. C'est grâce à elle, et à une poignée de ses collègues, aux documents qu'elle a recueillis et conservés, puis transmis à la justice et à la presse, que l'affaire UBS a été divulguée.

Une information judiciaire a été ouverte, en avril 2012, et confiée à deux juges d'instruction du pôle financier du tribunal de grande instance de Paris. UBS France et sa maison mère suisse sont mises en examen pour « démarchage illicite ».

L'enquête dira si la filiale française d'UBS a démarché illégalement des grandes fortunes en France, afin de leur ouvrir des comptes en Suisse, tout au long des années 2000. Ce que l'établissement financier continue de démentir, fustigeant les « mensonges » de ses anciens salariés.

Déjà, en juin 2013, UBS France a été condamnée à une amende record de 10 millions d'euros, infligée par l'Autorité de contrôle prudentiel (ACP), pour « laxisme » dans le contrôle de pratiques commerciales pouvant relever du blanchiment de fraude fiscale. Une décision que la banque conteste devant le Conseil d'Etat.

Une « menteuse », Stéphanie Gibaud, dont le métier était d'organiser des rencontres entre les chargés d'affaires d'UBS et les riches clients de la banque et qui, a-t-elle affirmé à la justice, a vu de nombreux collaborateurs d'UBS sur le territoire français ? L'accusation provoque un sourire las sur son visage, presque dérisoire après les huit années d'enfer qu'elle a vécues.

LES DOUTES ET LA PEUR

Cet enfer, elle en témoigne dans un livre qu'elle publie, jeudi 6 février, sur l'affaire – La Femme qui en savait vraiment trop (Le Cherche Midi, 221 pages, 17 euros). Un ouvrage qu'elle ne cesse de toucher en ce début février à Paris, assise dans le bureau de son éditeur. Il est la preuve concrète de son incroyable histoire.

L'ancienne employée de banque y décrit l'engrenage infernal dans lequel elle s'est trouvée prise, la trahison ressentie vis-à-vis de son employeur après la mise au jour d'indices et de faits suspicieux, la difficulté d'admettre ces faits, de les recouper, de leur donner du sens, le sentiment de vertige et d'isolement face à une situation dont la plupart des autres salariés s'accommodent, la perte de confiance et d'estime de soi, sous l'effet des brimades et des menaces de sa direction, qui tente de la contraindre au silence et de la décrédibiliser.

Les doutes et la peur, aussi, de tout faire voler en éclats. Puis la conviction qu'il lui faut dénoncer publiquement les faits, sans doute autant pour sa propre survie que par civisme.

« J'ai mis longtemps à comprendre. Toutes les pièces du puzzle étaient là, mais dans un ordre dispersé. Une fois que tout a été clair, je n'avais pas d'autre choix que de dénoncer ce que je voyais, raconte-t-elle. C'était une évidence, c'est comme ça que mes parents m'ont élevée. Je suis du Nord et, là-bas, l'honnêteté, la probité, le respect des autres, ce sont des valeurs essentielles. Celles que je veux transmettre à mes enfants. »

SE MUER EN HÉROS

A écouter Stéphanie Gibaud, 48 ans aujourd'hui, raconter son histoire du « pot de terre contre le pot de fer », à la fois ordinaire et extraordinaire, à mesurer sa détermination, nous reviennent en mémoire les récits d'autres lanceurs d'alerte, ces individus qui se muent tout à coup en « héros » pour dénoncer des scandales et des affaires de corruption dans la finance ou la santé.

Ce sont ces « héros ordinaires » dont l'ancienne juge d'instruction Eva Joly a un jour écrit que « parce qu'ils se sont opposés au pouvoir, leur vie est devenue un roman noir ». « On ne choisit pas de se mettre en danger, a expliqué la juge, il faut du caractère et de l'obstination (…), une foi absolue dans l'idée qu'une société peut progresser si les règles sont les mêmes pour tous ».

Irène Frachon, l'opiniâtre pneumologue brestoise, à l'origine des révélations sur le Mediator en 2010, ne dit pas autre chose lorsqu'elle glisse au journaliste de Libération, dans un article paru le 19 novembre 2010 : « Je suis quelqu'un de très ordinaire qui s'est retrouvé embarqué dans une histoire extraordinaire »…

Dans sa quête de la vérité, Stéphanie Gibaud a trouvé des appuis essentiels. Sans qui, confie-t-elle sans s'étendre davantage, elle n'en serait pas là aujourd'hui. Certains de ses collègues sont à l'honneur dans son livre, comme « André », le patron du bureau de Strasbourg, qui, le premier, lui parle des fameux « carnets du lait » d'UBS, des fichiers Excel où sont répertoriées, selon lui – et d'autres témoins –, les sommes d'argent captées auprès de clients français et versées sur des comptes en Suisse, moyennant de gros bonus pour les chargés d'affaires.

« TOUT CE QU'ELLE RACONTE EST VRAI »

Il y a aussi Nicolas Forissier, ancien responsable du département d'audit interne d'UBS France, qui signe la préface de son livre : « Stéphanie est une femme animée de valeurs de droiture, d'intégrité, et dotée d'un courage exemplaire. Tout ce qu'elle raconte est vrai. »

D'autres rencontres sont déterminantes, celle de l'avocat Renaud Dufeu notamment, spécialiste du droit du travail, qui lui dicte la marche à suivre, la conseille et la protège quand elle se pense écoutée, surveillée. « Il m'a fait comprendre que l'on m'avait mise en risque judiciaire, que j'étais dans une sorte de hold-up et que je devais me défendre », confie l'ex-directrice du marketing.

Le journaliste de La Croix Antoine Peillon lui a également été d'un soutien vital, témoigne-t-elle. Il fut le premier qui valida publiquement ses dires dans son livre choc, Ces 600 milliards qui manquent à la France (Le Seuil, 2012), où il décrivait un système d'évasion fiscal massif, organisé par l'établissement bancaire suisse à partir de la France.

Enfin, le sénateur (PCF, Nord) Eric Bocquet et le député Yann Galut (PS, Cher) – il fut le rapporteur du projet de loi contre la fraude fiscale – n'ont pas cessé d'encourager sa démarche. C'estM. Galut qui fera voter, dans la loi, un article destiné à assurer la protection des lanceurs d'alerte.

Alors qu'elle s'apprête à faire la promotion de son livre, Stéphanie Gibaud se pense solide. Elle va mieux. Une nouvelle fois, elle se saisit de l'ouvrage. « Ce livre, c'est ma dignité retrouvée », souffle-t-elle.

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Message le Jeu 6 Fév 2014 - 15:51 par Donald11

Lanceurs d'alerte : la France adopte enfin une législation protectrice

LE MONDE | 06.02.2014 à 11h34 | Par Anne Michel

Dans un rapport sur « L'alerte éthique » paru en novembre 2013 – une étude comparative des législations des vingt-huit pays membres de l'Union européenne –, l'ONG Transparency International avait encouragé Paris à étendre aux salariés du secteur public la protection dont bénéficiaient les lanceurs d'alerte du secteur privé.

C'est une grande avancée, passée relativement inaperçue. Depuis la loi contre la fraude fiscale et la grande délinquance économique et financière du 6 décembre 2013, les « lanceurs d'alerte », qui jouent un rôle central en matière de signalement et de prévention de la corruption, bénéficient d'une « protection générale » en France.

Ce n'était pas le cas jusqu'à présent, et la France était régulièrement montrée du doigt par les ONG et les magistrats anticorruption, au milieu de nombreux autres pays dans le monde, pour l'insuffisance de son dispositif législatif de protection des salariés lanceurs d'alerte, exposés au risque d'être licenciés ou harcelés.

Dans un rapport sur « L'alerte éthique » paru au mois de novembre 2013 – une étude comparative des législations des vingt-huit pays membres de l'Union européenne –, Transparency International avait encouragé Paris à compléter sa loi du 13 novembre 2007. Celle-ci ne protégeait...

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