Le commencement de la fin

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12082011

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Le commencement de la fin






jeudi 11 août 2011, par Frédéric Lordon

Quand les agences font de la politique
Les Etats-Unis à leur tour dans la lessiveuse
Le chaos cognitif de la finance
Le néolibéralisme, régime du surendettement généralisé
Fin de partie en Europe
L'illusion du « miracle fédéraliste »
Par où la sortie ? Création monétaire et révolution institutionnelle !

Pareilles aux images aériennes du front de tsunami avançant inexorablement vers une côté japonaise dont le sort est scellé, le déploiement de la crise financière depuis trois ans donne une impression d’irrésistible fatalité, avec en prime cette sorte d’incrédulité un peu stupide de dirigeants qui croient encore pouvoir tout sauver quand tout est déjà compromis. Un choc de la magnitude de la crise dite « des subprime », crise dont on ne redira jamais assez qu’elle a été celle de la finance privée, était voué à produire, via le canal du crédit, une récession dont les conséquences sur les finances publiques s’annonçaient désastreuses.

Plus encore impliquées dans la détention de titres souverains qu’elles ne l’ont été dans les titres privés hypothécaires, un choc massif dans l’un puis l’autre compartiment menace de mettre à bas tout le système des institutions financières. A ceci près que la puissance publique qui était encore disponible pour ramasser les morceaux du premier accident sera par construction aux abonnés absents si le second vient à survenir – ce qu’il est en train de faire. Et l’on admirera au passage cet élégant jeu de chassés-croisés privé/public (le sinistre des banques sinistre les Etats qui menacent de (re)sinistrer les banques) et Etats-Unis/Europe (les subprime, par récession interposée, ruinent les Etats européens qui, par la crise des dettes publiques, ruineront en retour le système bancaire étasunien (juste après l’européen), soit métaphoriquement : Lehman-Grèce-Goldman – ou le charme absolu de la mondialisation et de ses interdépendances qui rapprochent les peuples (dans le même bac à mouscaille).
Quand les agences font de la politique

Il n’est même pas certain que la dégradation de la note étasunienne ait suffi à produire le dessillement complet, mais quitte à ce que cette « fin » prenne encore quelque temps, on dira peut-être plus tard qu’elle aura trouvé ici son commencement symbolique. Standard & Poor’s pourrait donc bien avoir eu raison, mais pas du tout pour les raisons qu’elle imagine – probablement même exactement opposées à celles qu’elle allègue, non d’ailleurs sans difficulté pour les rendre présentables. A l’image de sa mise sous surveillance négative d’avril 2011, alors suivie en bon ordre par ses consœurs Moody’s et Fitch, il y a beau temps que les agences, en matière de notation souveraine, ne font plus d’analyse financière, mais bien de la politique. Tout au long du printemps, il s’agissait de mettre les pouvoirs publics étasuniens sous pression pour forcer la passation d’un compromis budgétaire (coextensif au relèvement du plafond de la dette). Pour avoir été finalement obtenu, mais in extremis et dans les pires conditions possibles, le résultat du Budget Control Act signé le 2 août n’a pas l’heur de plaire à Standard. Certes, l’agence s’emmêle un peu les crayons et, dans une première version de sa note, majore la dette à dix ans de 2 trillions de dollars puis, constatant son erreur, la déclare en fait négligeable et procède dans une deuxième version à un renversement souverainement ad hoc de son argumentaire pour expliquer que le problème n’est pas tant dans les chiffres que dans la situation politique étasunienne… C’était en fait déjà la raison avancée dans la note de mise sous surveillance négative d’avril dont le fond tient génériquement que le dissensus démocratique est un problème – et en effet : on ne sait pas à l’avance ce qui va en sortir ! A la vérité, ça n’est pas tant qu’on ne sache pas qui inquiète la finance que la possibilité qu’il sorte autre chose que ce qu’elle désire – un programme fermement anti-finance de marchés s’annoncerait-il comme issue certaine du débat démocratique, il y a tout lieu de croire que la finance n’aimerait pas cette certitude-là.
Les Etats-Unis à leur tour dans la lessiveuse

Et pourtant, aux boulettes à deux trillions près, Standard pourrait bien avoir raison – mais pas du tout comme elle croit. Signalons rapidement que sa place dans la structure générale de la finance libéralisée, au point focal de la production de l’opinion collective, la dote des moyens d’avoir plus probablement raison que le commun des agents, en fait même de se donner raison, puisque les effets qui suivent d’une telle dégradation à grand fracas sont tout à fait susceptibles, indépendamment du bien-fondé de la dégradation en question, d’entraîner une série de réactions parmi lesquelles les séquences : 1) dégradation → tension brutale sur les taux → renchérissement du coût de la dette → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → tension supplémentaire sur les taux, etc. ; et 2) dégradation → austérité forcée → récession → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → austérité renforcée, etc. – I told you so ! triomphe alors l’agence.

La Grèce, l’Irlande, le Portugal ont connu tour à tour ces enchaînements fatals par lesquels l’opinion financière transforme des situations parfaitement gérables en inextricables crises. Voilà maintenant que les Etats-Unis sont invités à prendre leur place dans la lessiveuse. Bien sûr, toutes choses égales par ailleurs, les taux étasuniens résisteront mieux et plus longtemps que les autres, car, par sa profondeur, ses volumes de transactions et sa liquidité, le marché des Treasuries reste le biotope de la finance mondiale – qui est sans doute très capable de détruire son propre habitat, mais seulement après avoir rompu avec d’anciennes habitudes et que se soient dissipés les effets d’hystérésis de la croyance dollar. Par une incohérence typique de la finance, la chute présente des marchés d’actions étasuniens, entraînée par le remous sur la dette publique, a encore pour effet… un mouvement de report vers les bons du Trésor US, l’actif toujours réputé « sans risque » alors même que la dégradation signifie explicitement qu’il ne l’est pas !

Si, toutes choses égales par ailleurs, la première séquence vicieuse (par les taux) s’activera plus tardivement que pour n’importe quel autre pays, la seconde (par l’austérité) est d’ores et déjà enclenchée. Car l’avis de Standard a pour effet de constituer la situation de la dette publique étasunienne comme problème, c’est-à-dire comme objet de préoccupation, désormais inscrit dans les têtes de la finance – dont on ne sort pas facilement –, matière à commentaire kilométrique et à surveillance permanente, par conséquent : entrée dans un régime tout autre que celui de benign neglect où la politique économique étasunienne a jusqu’ici trouvé ses marges de manœuvre. C’est précisément ce régime de focalisation de l’attention financière qui, dans la situation présente de récession, jette les politiques économiques dans de parfaites impasses en exigeant d’elles d’impossibles réductions de ratio de dette, et ceci par le simple fonctionnement mécanique de la logique démente voulant qu’une fois qu’un « problème » a été déclaré, fût-il imaginaire, alors il lui faut impérativement une solution – mais, elle, réelle. Ces réductions sont impossibles à obtenir en effet car l’environnement de récession et (surtout) de politiques d’austérité généralisées rend toute tentative d’ajustement budgétaire autodestructrice, comme l’ont déjà expérimenté les Grecs et comme le feront à leur tour tous les pays européens… Il y avait matière à s’étonner l’an dernier que les Anglo-saxons (Etats-Unis, Royaume-Uni) fussent passés si facilement sous les écrans radars. Voici les Etats-Unis rattrapés, et le Royaume-Uni ne perd rien pour attendre, son tour viendra très vite.
Le chaos cognitif de la finance

Avec le concours des décideurs publics, incapables de penser autrement, la finance se trouve alors plongée dans une situation de parfait chaos cognitif en exigeant des politiques d’ajustement draconiennes, dont elle observe rapidement les effets désastreux (il n’aura pas fallu un an pour que le contresens soit avéré à propos du cas grec), à quoi elle réagit en exigeant d’approfondir cela-même qu’elle voit échouer ! Aussi les différents locuteurs autorisés de la finance demandent-ils tout et son contraire : ils veulent la rigueur sans faille mais exigent le redémarrage de la croissance. Le dernier rapport du FMI consacré à l’économie britannique [1] est de ce point de vue éloquent qui s’alarme de ce que la croissance en plein effondrement rend très improbable d’atteindre les objectifs affichés, qui va même jusqu’à établir un lien possible entre cette improbabilité et la restriction forcenée que le pays s’impose (comme les autres)… pour finir par lui recommander de surtout bien se tenir à sa présente ligne de conduite et de n’en pas dévier ! Ce genre d’aberration cognitive va devenir monnaie courante et l’on verra de plus en plus l’opinion financière – agences, FMI, presse économique – osciller entre ces demandes contradictoires sans être capable d’en tirer la moindre synthèse.

Car si la contradiction patente entre politiques d’austérité et relance de la croissance (qui en fait peut seule stabiliser les ratios Dette/PIB) est en effet intordable instantanément, elle pourrait cependant être résolue intertemporellement, mais à la condition bien sûr d’être capable de projection dans un horizon de moyen terme – c’est-à-dire de patience. La stimulation coordonnée relancerait les économies, moyennant d’abord une dégradation consentie des déficits et des dettes, mais temporaire seulement dès lors que les recettes fiscales reviendraient et stabiliseraient (par le dénominateur) le ratio Dette/PIB. Cette dynamique réenclenchée, il y aurait alors matière à réduire progressivement le dispositif de relance. C’est bien cette trajectoire que l’administration Obama avait l’intention d’emprunter… jusqu’à ce que les Républicains s’emploient à faire tout ce qu’il fallait de bruit pour faire prendre consistance à un « problème de la dette » s’imposant dès lors à l’agenda du débat public et à la préoccupation des marchés.

Gageons que même sans les Républicains, la finance toute seule aurait fini par se saisir du « dossier » car voilà bien sa caractéristique principale : quoiqu’elle soit souvent complaisamment présentée comme l’art de la projection temporelle par excellence, la finance de marché est la plupart du temps incapable de moyen terme. Aussi imaginer pouvoir conduire un ajustement macroéconomique sous sa surveillance, sans tout lui accorder ou sans le secours de circonstances externes favorables, est-il un rêve de singe.

L’entrée des Etats-Unis, et bientôt du Royaume-Uni, dans le club en expansion rapide des pays « à problème » a alors pour effet, en détruisant l’incarnation de « l’actif sans risque », de signifier symboliquement qu’il n’y aura bientôt plus nulle part de refuge offert au flight to quality, c’est-à-dire plus d’extériorité – nowhere to hide, comme disent les Américains –, et ceci même s’il faut sans doute attendre encore quelque temps pour que l’impasse de politique économique dans laquelle la dégradation vient de jeter les Etats-Unis commence à produire ses effets, c’est-à-dire à détériorer le ratio de dette publique et à « prouver » que, oui, il y avait bien, il y a bien, un problème !
Le néolibéralisme,
régime du surendettement généralisé


Maintenant que sont bruyamment signifiées, à propos du cas a priori le plus favorable, l’impossibilité de le régler dans un horizon de moyen terme et l’injonction sans appel d’aller se jeter dans l’impasse de l’austérité, la certitude de la catastrophe finale commence à se profiler. C’est sous cette perspective qu’il est plus judicieux de reformuler le problème général de la dette – mais évidemment en de tout autres termes : la mondialisation néolibérale va périr par la dette parce que, à l’encontre de l’idée reçue qui le présente comme la raison économique même, le néolibéralisme est fondamentalement le régime économique du surendettement généralisé. Dette des ménages, dette des institutions financières, dettes des Etats : la dette globale a monstrueusement explosé en vingt ans de mondialisation dans la plupart des pays : de 220 à 500 points de PIB pour le Royaume-Uni entre 1990 et 2010, de 130 à 370 points de PIB pour l’Espagne, de 200 à 350 points de PIB pour la France, de 200 à 280 points de PIB pour les Etats-Unis [2]…

La dette des ménages explose parce que seul le crédit leur permet de rester à flot pour leur consommation courante quand leur revenu est sous compression constante, du fait de la concurrence par les coûts du libre-échange et de la pression actionnariale à la rentabilité financière. La dette des institutions financière explose pour mobiliser l’effet levier et propulser les ROE (Return on Equity, rendement des capitaux propres). La dette des Etats explose sous l’effet du choc récessionniste occasionné par la crise financière, expression parfaite des désordres mêmes du néolibéralisme [3], mais surtout, en moyenne période, sous l’effet de la contre-révolution fiscale, un autre de ses produits typiques [4], qui réduit la contribution du capital et des plus fortunés. Vient forcément un moment où cette divergence proportionnelle n’est plus soutenable et où il n’y a plus d’autre solution que des annulations massives – nous en sommes là.

Il y aura alors une période plus ou moins longue de décomposition chaotique avant que la finance, et les gouvernements, ne se rendent à cette solution. La dégradation des Etats-Unis en est l’un des éléments, qui signifie à terme la perte de l’ancrage-référence de tous les portefeuilles d’actifs. Incidemment, le simple fait que des titres de dette (quels qu’ils soient) aient pu être tenus pour « l’actif sans risque » en dit long sur la voracité de la finance et le déplacement de normes qui s’en est suivi. Car normalement, l’actif sans risque ne peut offrir autre chose qu’un rendement… nul. Fut un temps – antérieur à la déréglementation financière – où seul le cash pouvait être authentiquement considéré comme « actif sans risque » – et encore, compte non tenu des pertes de valeur réelle éventuellement impliquées par une détérioration inflationniste de la monnaie. Mais être protégé du risque sans rien gagner, c’était bien trop peu pour la finance et ses nouveaux appétits. Du rendement, mais à coup absolument sûr, voilà le désir qu’elle a formé et dont elle a investi certains titres particuliers. C’était méconnaître la possibilité toujours ouverte de conjonctures financières dans lesquelles la clé de voûte du système général de la liquidité peut être emportée à son tour, sans qu’un remplaçant indiscutable et capable de tenir le même rôle, à la même échelle, ait émergé pour prendre la suite. Tous les modèles de mesure du risque et de contrôle de la solvabilité bancaire supposent cette référence de l’actif sans risque, mais que se passe-t-il quand celui-ci fait défaut ? Vers quoi d’autre se tourner ?

Quoiqu’il grimpe à des sommets, l’or n’est en aucun cas un actif de portefeuille au sens plein du terme : il n’est pas dématérialisé (ça n’est pas le tout d’acheter de l’or, il faut bien le stocker quelque part !), son marché n’est pas liquide car les transactions s’accommodent moins facilement des lingots que des écritures électroniques, et en fin de compte l’or n’est qu’une rémanence de fétichisme métallique, la ruée dont il est l’objet devant être surtout tenue pour un indicateur de l’extrême désarroi des investisseurs.

Les autres titres souverains ayant conservé leur triple-A ? Mais aucun n’offre un marché d’une surface comparable à celui des Treasuries. Et surtout : caparaçonnée d’une impeccable logique, la finance est en train de raisonner que si les Etats-Unis, qui étaient la meilleure signature du monde, ont été dégradés, alors les autres, qui étaient moins bons, doivent nécessairement être révisés à leur tour… La grande revue de détail de tous les triple-A (enfin, ceux qui restent) s’annonce donc et il ne devra pas manquer un bouton de guêtre. Mais, à ce compte-là, le défilé promet d’être maigrelet. Le candidat le plus sérieux à la dégradation est évidemment la France. Depuis le lendemain (boursier) de la dégradation, la scie du commentaire financier s’acharne sur le spread des bons du Trésor contre le Bund allemand, et chaque point de base supplémentaire écartant le premier du second est salué avec des frissons d’horreur et de jubilation mêlées – oui, la France n’est pas très populaire auprès de la finance anglo-saxonne. Or le drame dans cette affaire c’est que lorsqu’on est dans le collimateur de la « préoccupation » de la finance, on n’en sort plus : avoir été constitué par elle en « problème », c’est être voué par elle à avoir des problèmes…
Fin de partie en Europe

Dans le cas de la France, il faut bien reconnaître que cette construction n’est pas complètement dénuée de fondement. Car pour tous les remous survenus à la suite de la dégradation de la note étasunienne, il s’agirait de ne pas perdre de vue que, dans le paysage de la finance en implosion, la cause majeure demeure l’imbroglio européen. Dès l’origine, on pouvait identifier la malfaçon constitutive de l’EFSF (European Financial Stability Facility, le fonds de secours européen), qui consiste à fabriquer des surendettés futurs pour sauver les surendettés présents, quitte à croire aux propriétés magiques du bootstrapping à l’image du baron de Münchausen imaginant se sortir de la vase en tirant sur ses propres cheveux. Le vice congénital pouvait passer inaperçu tant qu’il s’agissait de secourir un petit nombre de « petits » pays et que la dilution de la contribution sur l’ensemble des participants à l’ESFS demeurait tolérable.

Mais d’abord, le nombre des petits pays a crû, certains comme la Grèce réclamant même un deuxième service, de sorte que le cumul des sommes à mobiliser a commencé à grossir. Et voilà surtout que s’annoncent deux sérieux candidats au bureau des pleurs : l’Espagne et l’Italie. Il est à craindre que le coup soit fatal pour l’EFSF qui enregistrera le choc des deux côtés de son bilan.

D’abord du côté de ses emplois, car le volume des opérations change d’un coup singulièrement de format. L’Espagne affiche un encours de dette souveraine de 638 milliards d’euros, et l’Italie de 1 840 milliards d’euros (données Eurostat, fin 2010), à comparer aux 328 milliards de la Grèce, 148 milliards de l’Irlande et 160 milliards du Portugal… et venant s’y ajouter ! Sachant que les plans « Grèce (1 et 2) », « Portugal » et « Irlande », représentent un engagement total de l’EFSF de 236 milliards d’euros [5], l’extrapolation à l’Espagne et à l’Italie du coefficient Concours EFSF / Dette publique calculé pour les trois précédents [6] aboutit à l’estimation (tout à fait grossière) d’un total d’engagement de l’EFSF de 1 150 milliards d’euros… The Economist, qui propose un autre calcul sur la base d’une hypothèse où l’EFSF aurait à couvrir les deux tiers des dettes maturant à l’échéance de 2015, arrive à une estimation d’environ 800 milliards d’euros [7] – toutes estimations à comparer à la capacité actuelle de l’EFSF de 250 milliards d’euros et à sa capacité rehaussée de 440 milliards d’euros (laquelle ne sera active que lorsqu’aura été satisfaite la condition de validation par tous les Etats-membres des décisions du sommet européen du 21 juillet 2011…).

La situation de l’EFSF n’est pas moins grave du côté de ses ressources. Car, par un délicieux effet de vases communicants, les entrants dans la colonne « à sauver » sont ipso facto des sortants de la colonne « sauveteurs » (garants). Le poids des garanties est alors à répartir entre ceux qui restent, et la clause initialement prévue par l’accord-cadre instituant l’EFSF selon laquelle toute sortie d’un contributeur se solderait par une réduction à due concurrence de l’enveloppe globale du fonds ne tient pas une seule seconde : il n’est question que de son insuffisance et de l’augmenter comme on peut. L’Espagne et l’Italie supposées passées du mauvais côté du guichet, ce sont évidemment l’Allemagne et la France qui apparaîtront pour les garants-en-chef [8], mais alors au prix de quelques inquiétudes quant aux dangereux cumuls d’engagements variés (liabilities) auxquels elles sont en train de se soumettre. Alors oui, la France doit déjà lutter pour conserver son triple-A envers et contre la progression de sa propre dette publique interne, mais que sera-ce quand, les défauts européens se succédant, les garanties seront appelées ?...

Or l’effet « collimateur-et-problème » n’est pas près de s’arrêter. Il l’est même d’autant moins que la gestion européenne de la crise depuis mars 2010 fait un parcours à peu près sans faute… de toutes les erreurs possibles à commettre. Juridisme (qui rend difficiles les décisions rapides – à l’image de la montée en puissance de l’EFSF qui devra attendre la rentrée), fractionnement décisionnel du fait du contexte institutionnel et intergouvernemental, et surtout divergences stratégiques profondes, d’où résultent conflits intestins, atermoiements et mauvais gré dans l’exécution. Ainsi l’ajustement des capacités de l’EFSF est-il l’objet d’une épuisante guerre de tranchées pour fléchir l’Allemagne. Mais le pire vient sans doute de la position de la BCE. On lui devait déjà l’invraisemblable psychodrame qui a précédé le sommet de juillet, lorsqu’il s’est agi de décider d’un second paquet grec et qu’elle s’est opposée autant qu’elle l’a pu à toute formule d’implication des créanciers. On lui doit maintenant ses hésitations à endiguer l’extension de la crise souveraine à des débiteurs, l’Espagne et l’Italie, dont on est au moins bien certain qu’ils feront sauter tout le dispositif européen si jamais ils viennent à tomber.

La Banque centrale en effet est la seule à pouvoir se mettre en travers d’une dynamique spéculative naissante, comme celle qui est déjà en train de prendre à parti les taux italiens et espagnols (belges également). Or on ne saurait davantage traîner les pieds que la BCE dans cette affaire-là, en faisant savoir qu’elle n’entendait offrir qu’une solution aussi transitoire que possible avant que l’EFSF « augmenté » soit en charge des opérations de rachats sur les marchés secondaires. Confier des opérations d’intervention et de soutien de cours à un fonds est pourtant le plus sûr moyen d’échouer, car, par définition, un fonds a des ressources limitées, incapables de faire face aux masses de capitaux mobilisables par la communauté des investisseurs, et qu’il s’en trouve bon nombre parmi ceux-ci qui n’ont pas d’autre idée que d’aller « tester » la capacité de l’« intervenant » et de l’amener aux limites. Seule une banque centrale, en tant qu’elle est capable de mobiliser des moyens par définition illimités, est capable d’intimider la spéculation qui sait dès le départ qu’elle n’en verra pas le bout. Le retard à intervenir, le contrecœur manifeste avec lequel elle le fait, et pour finir l’annonce de son retrait programmé : tout concourt à miner le rempart indécis élevé par la BCE pour protéger l’Espagne et l’Italie, comme si personne ne semblait avoir conscience parmi les décideurs européens que nous sommes pour ainsi dire à la dernière station avant l’autoroute – soit en parcourant de l’aval à l’amont les enchaînements prévisibles du désastre : que l’Italie et l’Espagne sautent et tout saute ; que la spéculation contre leurs dettes souveraines ait pris tant soit peu d’ampleur et elle sera inarrêtable ; que les « autorités européennes » ne fassent pas tout pour tuer la spéculation naissante et elle passera le seuil critique…
L’illusion du « miracle fédéraliste »

Légèrement transpirants, les euro-réjouis, ceux-là mêmes qui ont répété pendant deux décennies que l’Europe n’avait rien de libéral, qu’elle était même le bouclier contre la mondialisation, que jamais main de l’homme n’avait produit construction institutionnelle si merveilleusement agencée, fondent leurs derniers espoirs d’éviter la ruine finale sur un miraculeux sursaut politique qui au tout dernier moment accoucherait enfin du « fédéralisme ». Mais cet espoir-là ne vaut pas mieux que tous ceux qui avaient précédé. Car le fédéralisme raisonnablement à portée de main politique sera encore très incomplet – le plus probablement consistera-t-il en la fusion des dettes publiques européennes, ou d’une part d’entre elles, en eurobonds communs et indifférenciés.

Mais c’est faire l’hypothèse héroïque que les marchés oublieraient instantanément que sous la surface commune des eurobonds se tient toujours une pluralité d’émetteurs d’inégales signatures. Les investisseurs savent encore faire la différence du tout et de ses parties, à plus forte raison quand le tout ne peut offrir qu’un degré d’intégration limité et demeure hautement composite. Aussi des eurobonds n’empêcheraient-ils nullement que les analystes continuent de guetter les déficits de la Grèce, du Portugal, de l’Italie, etc. Dira-t-on que les parties seront soumises à de rigoureuses règles encadrant leurs politiques économiques ? Mais c’est redécouvrir exactement l’actuel problème de la zone euro, qui s’est déjà dotée de telles règles… avec le succès que l’on sait. Voudra-t-on imposer d’irréfragables « règles d’or » à tous les Etats-membres ? Mais c’est oublier que, dans des circonstances telles qu’une crise financière géante, la « règle d’or » n’est que la forme constitutionnalisée de l’austérité autodestructrice. Quant à l’idée que l’inscription dans les textes sacrés vaudrait certitude granitique d’application, il suffit d’en parler aux Argentins, qui ont envoyé paître leur currency-board en 2002, tout constitutionnel qu’il fût, pour ne pas même évoquer les multiples offenses dont les traités européens sont déjà silencieusement l’objet.

Mais surtout : pour que le « saut fédéral » soit à la hauteur du problème, il faudrait bien davantage, et notamment une intégration si poussée qu’elle ne laisserait aux nations membres qu’une importance financière résiduelle, le poids relatif de l’Etat fédéral et des Etats fédérés basculant jusqu’à atteindre des proportions équivalentes à celle des Etats-Unis, ou de l’Espagne dans ses rapport avec ses régions – et encore : une possible déconfiture des munibonds, ces titres émis par les Etats et les collectivités locales des Etats-Unis, ne manquerait pas d’attirer l’attention sur l’alourdissement supplémentaire de la dette fédérale, de même que les déficits des régions sont en train de devenir un motif de préoccupation pour les investisseurs exposés aux titres souverains espagnols. Mais qui peut imaginer le surgissement d’un Etat fédéral européen pesant budgétairement autant que les Etats-membres réunis (comme aux Etats-Unis) avec tout ce qu’il appelle de progrès politiques : de vraies institutions politiques fédérales, la constitution d’une citoyenneté politique européenne unique, primant sur les citoyennetés « locales », etc., seules avancées capables de soutenir une politique financière commune ? Ou, plus exactement, qui peut imaginer que ce qu’il faut bien nommer par son nom : un authentique processus constituant, puisse survenir avant que nous ne finissions au milieu des ruines fumantes ?
Par où la sortie ?
Création monétaire et révolution institutionnelle


Il faut s’y faire : les ruines fumantes, l’insuffisance générale des dynamiques politiques européennes, nous y conduit tout droit. Si l’Espagne et l’Italie basculent, adieu Berthe ! L’EFSF saute comme un bouchon de champagne, la spéculation se déchaîne contre toutes les dettes souveraines, plus aucun dispositif ne peut l’enrayer, une série de défauts importants devient quasi-certaine, les systèmes bancaires européens, puis étasunien, s’écroulent dans un fracas qui fera passer la chute de Lehman pour une animation d’ambiance. Rendu à cette extrémité, il n’y a plus qu’une voie de recours : on ne sortira de pareil effondrement que par une opération de création monétaire inouïe et tout ça se finira dans un océan de liquidités.

Incapables de faire face à leurs engagements de paiement interne, les Etats qui sont en déficit primaire se tourneront vers la banque centrale pour financer leur solde. Mais, sans même s’attarder à la lettre des traités, la BCE est-elle capable de répondre favorablement à une demande de ce genre ? Poser la question c’est y répondre. Tout l’habitus du banquier central européen s’y oppose. Dans ces conditions, les pays concernés reprendront barre sur leur banque centrale nationale, de fait extraite du SEBC (le Système Européen de Banques Centrales), pour lui faire émettre des euros en quantité ad hoc. A ce moment précis, constatant l’apparition dans la zone euro d’une source de création monétaire anarchique, affranchie des règles du SEBC, donc susceptible de mélanger ses euros impurs aux euros purs (et par là de les corrompre), l’Allemagne considérera que le point de l’intolérable a été atteint et, faute d’avoir les moyens d’exclure le(s) contrevenant(s) [9], jugera que sa propre conservation monétaire lui fait devoir de quitter les lieux. Fin du voyage pour l’euro, en tout cas dans sa forme originelle.

Mais la création monétaire massive sera également nécessaire pour ramasser les banques effondrées, puisque cette fois-ci, par construction, il ne faudra pas compter sur les bonnes grâces des finances publiques… Recapitalisation et garantie des diverses catégories de dépôts (sous un certain plafond, par là doté de bonnes propriétés de justice sociale : il y a des très riches qui vont beaucoup perdre…) se feront par émission monétaire.

La garantie des dépôts n’entraîne d’ailleurs pas nécessairement une création monétaire nette : s’agissant des dépôts à vue, elle viendrait simplement compenser la destruction monétaire qui suivrait de l’effondrement des banques et de la perte des encaisses en comptes courants. S’agissant des produits d’épargne, la garantie, si elle est crédible, n’a pas à être tirée : la banque n’était qu’un intermédiaire, si les comportements des déposants restent stables (comprendre : ne versent pas dans le run bancaire), il suffit d’attendre normalement l’arrivée à maturité des créances sur les débiteurs finaux (les agents à qui les fonds épargnés avaient été passés) pour que se débouclent toutes ces opérations sans qu’il soit besoin d’intervenir [10]. Quant aux recapitalisations bancaires, elles peuvent se faire par le truchement même des concours que la Banque centrale devrait de toute manière accorder aux banques privées pour les maintenir dans la liquidité : au lieu que ces concours prennent la forme usuelle de crédits, il consisteraient en avances non remboursables dont la contrepartie serait des titres de propriété, inscrits comme participation au bilan de la Banque centrale et comme fonds propres à celui des banques privées. Sous ces deux précisions, il en restera sans doute encore pour hurler au désastre de la création monétaire. On leur demande simplement d’essayer de se figurer la situation dans laquelle toutes les banques sont écroulées et les finances publiques définitivement incapables d’y remédier – puis de déclarer ce qu’ils auraient d’autre à proposer.

Par une ironie dont l’histoire a le secret, le néolibéralisme pourrait donc bien mourir par sa dénégation préférée : la dette – dont il n’a cessé de crier les dangers… quand tous ses mécanismes conduisaient à son emballement généralisé. La création monétaire massive n’est pas une perspective réjouissante en soi. Mais lorsqu’il ne reste plus qu’elle pour extraire un corps social du dernier degré de la ruine – et il ne faut pas douter que l’effondrement bancaire total nous ramènerait en quelques jours à l’âge de pierre –, lorsque, donc, il ne reste qu’elle, il ne faut ni en diminuer les possibilités ni en exagérer les périls.

Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré. A l’évidence, c’est cette dernière hypothèse qui tient la corde, et puisqu’elle déploie maintenant ses effets avec la force de fatalité du tsunami évoqué en ouverture, il ne reste plus qu’à attendre qu’elle accomplisse pleinement ses virtualités… pour en tirer le meilleur parti : reconstruire les institutions de la création monétaire souveraine [11], avec tout ce qu’elle suppose et de possibilités rouvertes et aussi de rigoureux encadrements [12] ; réinventer des structures bancaires qui à la fois échappent aux prises d’otage de la banque privée et dépassent la forme « nationalisation » vers un système socialisé du crédit [13] ; réduire au minimum minimorum la structure des marchés de capitaux pour lui ôter tout pouvoir de nuisance et d’usurpation [14]. Soit, sur les ruines, enfin tout rebâtir.

http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin
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Le commencement de la fin :: Commentaires

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Message le Lun 30 Avr 2012 - 18:56 par Mister Cyril

L'Espagne de retour en récession, son secteur bancaire en ligne de mire :


Manifestation le 29 avril 2012 à Madrid contre des coupes budgétaires dans les secteurs de la santé et de l'éducationL'Espagne a confirmé officiellement lundi son retour en récession, ce qui complique son souhait de retrouver la confiance des marchés, de plus en plus en inquiets face à un secteur bancaire fragilisé par l'éclatement de la bulle immobilière.

Une fois encore, cette bulle, qui a explosé en 2008, semble à elle seule expliquer tous les malheurs de l'Espagne: privée de ce moteur, elle oscille depuis entre récession et croissance atone, tandis que le chômage atteint le taux historique de 24,44%, dans un climat de grogne sociale.

Alors que la construction est à l'arrêt, l'économie marque le coup et le PIB recule de 0,3% au premier trimestre, après avoir fait de même au dernier trimestre 2011, selon les chiffres officiels provisoires publiés lundi.

Deux trimestres de baisse du PIB signifient l'entrée d'un pays en récession, dont l'Espagne n'était sortie que début 2010.

Le gouvernement se veut optimiste, prévoyant de quitter cette récession dès 2013, avec une hausse de 0,2% du PIB, après -1,7% cette année.

Nombre d'économistes ne sont pas du même avis: la Fondation des caisses d'épargne (Funcas) attend -1,5% en 2013, Commerzbank -0,3%, Natixis et Standard & Poor's -0,5%, des prévisions fondées sur la crainte que la cure d'austérité du gouvernement conservateur, déterminé à réduire le déficit, n'aggrave la récession.

"Le frein actuel que représente l'immobilier et l'ampleur de l'ajustement budgétaire prévu par l'Espagne --plus de 4% du PIB cette année-- signifient que cette récession va, de manière quasi certaine, s'aggraver dans les prochains mois, ce qui amènera le chômage à des niveaux encore plus dramatiques", estime Martin van Vliet, analyste chez ING.


Des personnes font la queue devant une agence pour l'emploi le 27 avril 2012 à Palma de MajorquePourtant, "la rigueur budgétaire est incontournable si l'on veut établir des fondements solides et un financement suffisant de la croissance économique de notre pays. C'est une condition nécessaire", a affirmé le ministre de l'Economie Luis de Guindos, alors que le débat sur ce thème agite l'Union européenne depuis quelques jours.

Il a reçu le soutien de son homologue allemand Wolfgang Schäuble, qui a qualifié d'"impressionnantes" les réformes entreprises par l'Espagne, selon lui "sur la bonne voie".

La bulle immobilière est aussi la raison pour laquelle le secteur bancaire espagnol concentre toutes les inquiétudes des investisseurs: après avoir accordé des crédits à tout-va, il est fragilisé.

Selon la Banque d'Espagne, fin 2011 il accumulait 184 milliards d'euros d'actifs immobiliers problématiques, soit 60% de son portefeuille.


L'Espagne renoue officiellement avec la récessionStandard and Poor's s'en était inquiétée dès jeudi soir, voyant "une probabilité croissante que l'Etat espagnol doive fournir un soutien budgétaire supplémentaire au secteur bancaire", ce qui l'a amenée à abaisser de deux crans la note souveraine de l'Espagne, de A à BBB+.

Lundi, l'agence a cette fois dégradé les notes de neuf banques espagnoles, dont Santander et BBVA.

La semaine dernière, le FMI aussi appelait l'Espagne à aller plus loin dans l'assainissement de ses banques afin de "remédier aux faiblesses qui demeurent".

Les autorités espagnoles ont déjà imposé aux banques du pays de nettoyer leur bilan des actifs immobiliers risqués, en réalisant pour 53,8 milliards d'euros de provisions.

Elles pourraient désormais adopter une solution plus radicale, en mettant de côté ces actifs risqués dans ce qui constituerait une structure de défaisance ou "bad bank".

Le journal El Mundo affirmait lundi que la Banque d'Espagne a mandaté pour cela l'entreprise de conseil qui est déjà à la manoeuvre en Irlande, BlackRock.

Interrogé par l'AFP, le ministère de l'Economie a confirmé envisager ce mécanisme mais a insisté qu'il se ferait sans apport de fonds publics.

Ce serait "quelque chose de positif pour les banques", qui se concentreraient sur leur métier plutôt que sur celui d'agent immobilier, a estimé M. de Guindos.

Et "l'Espagne n'a aucune intention de faire appel au FESF (Fonds européen de stabilité financière, ndlr) ni à aucun autre organisme pour recapitaliser ses banques", a-t-il assuré.

Mais pour Martin van Vliet d'ING, "même si nous considérons comme une étape positive (...) le fait que le gouvernement envisage une +bad bank+, il est peu probable que cela améliore la situation financière du secteur bancaire, sauf si cela est accompagné d'injections de capitaux" publics.

Malgré ce contexte d'incertitudes, le marché obligataire européen a été bien orienté lundi et vers 16H00 GMT, le taux à 10 ans de l'Espagne se détendait nettement à 5,718% (contre 5,854% vendredi à la clôture).

Quant à la Bourse de Madrid, elle a clôturé en baisse de 1,89%, pénalisée par le recul des valeurs bancaires.

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Message le Mar 20 Déc 2011 - 17:36 par Mister Cyril

L'explosion de la zone euro est désormais plausible


Les économistes étudient depuis des mois, parfois des années, l'hypothèse d'un démantèlement de l'union monétaire.De propos imprudents en maladresses politiques, les dirigeants de la zone euro ont bel et bien fini par laisser penser que ce qui était inenvisageable il y a quelques mois est aujourd'hui possible. L'explosion de la zone euro fait désormais partie des scénarios qu'explorent certains chefs d'entreprise.
Ainsi de Gilles Schnepp, PDG du groupe industriel Legrand, qui dans Les Echos, lundi 19 décembre, reconnaît que ses équipes travaillent "sur tous les scénarios, dont celui d'une sortie de la zone euro (...) de tel ou tel pays (et de ses impacts) pour l'activité le bilan, le cash flow (rentrée d'argent)" de sa société. Le voyagiste britannique TUI Travel et sa maison mère allemande TUI ont, eux, envoyé aux hôteliers grecs avec lesquels ils travaillent une lettre contenant des dispositions de paiement en cas de retour à une autre monnaie que l'euro.

De manière générale, les entreprises restent discrètes sur le sujet. Les banques françaises nient s'être pliées à l'exercice. Une telle hypothèse "ne fait pas partie de (nos) scénarios", assure Baudouin Prot, président de BNP Paribas. Une telle éventualité, insiste-t-on à la Société générale, est "inenvisageable".

Dans la grande distribution, ni Casino ni Carrefour n'ont souhaité s'exprimer sur le sujet. Mais comme le dit Gilles Goldenberg, consultant, ces sociétés doivent se poser la question compte tenu "de l'importance de leurs approvisionnements en euros et en dollars".

Et si la plupart des dirigeants en France préfèrent laisser croire qu'une telle option reste aujourd'hui inconcevable, dans l'ombre, des économistes de grands établissements financiers simulent les effets d'une implosion de l'union monétaire pour répondre aux besoins... de leurs clients, des investisseurs, des traders, ou des entrepreneurs.

"Ceux qui ont de la trésorerie nous demandent dans quelle banque il serait préférable de déposer leur argent", au cas où, raconte Nikan Firoozye économiste chez Nomura à Londres.

Pressé par les demandes, M. Firoozye a corédigé une note tentant d'explorer les subtilités juridiques d'un éclatement de l'union monétaire en novembre. Il lui fallait imaginer, par exemple, le cas de professionnels étrangers ayant acheté des actifs en euros avec une protection contre le risque de change euro-dollar.

SE PRÉPARER

Si leur investissement est converti en francs, en drachmes, en pesetas..., que devient cette protection ? "Je n'ai pas réponse à tout", reconnaît l'économiste qui a même rencontré, dit-il, des traders qui achetaient des emprunts souverains allemands, imaginant les convertir en deutschemarks.

Folies de spéculateurs ? Science-fiction ? "Un responsable d'entreprise ou de banque doit se poser la question", tranche Jean Pisani-Ferry, auteur du Réveil des démons : la crise de la zone euro et comment nous en sortir (éd. Fayard, 2011). A ses yeux, envisager l'hypothèse, ce n'est pas la souhaiter mais s'y préparer en bon gestionnaire des risques.

Le Financial Services Authority, le régulateur du secteur financier britannique, n'a-t-il pas demandé aux banques de la City de se tenir prêtes à affronter un tel danger ?

Même au sein des confédérations syndicales, on n'écarte pas le sujet, par acte de pédagogie. La CFDT, opposée à une sortie de l'euro, a ainsi prévenu, en mai, ses militants des suites d'un tel scénario. "Pour répondre au discours montant sur le thème : si on sort de l'euro, tout ira mieux", explique Emmanuel Mermet, secrétaire confédéral.

Les économistes étudient depuis des mois, parfois des années, l'hypothèse d'un démantèlement de l'union monétaire. La première note des équipes d'UBS en ce sens date ainsi de novembre 2008. "Les investisseurs hors d'Europe se demandaient déjà comment l'euro (une union monétaire sans cohésion politique) pourrait survivre à la crise", explique Paul Donovan, coauteur de la note en question.

A la rentrée 2011, le thème est devenu presque incontournable alors que l'accord du 21 juillet peinait à se concrétiser, que la Grèce était menacée de faillite, que son premier ministre d'alors Georges Papandréou envisageait d'organiser un référendum sur l'accord européen... Dès lors, pour les experts, tout était envisageable, y compris la fin de l'euro. Depuis, rien ne leur a permis d'écarter tout à fait cette option

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Message le Lun 29 Aoû 2011 - 19:59 par brusyl

Aux premiers, elle a vivement recommandé de rendre obligatoire d’urgence le renforcement des fonds propres de leurs banques
ou de la schizophrénie d'une directrice du FMI qui condamne ce qu'elle a fait comme ministre de l'économie : c'est bien elle qui se félicitait au vu des résultats des stress tests de la solidité de nos banques ?

Elle va bientôt nous ressortir Keynes voire Marx ?

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Message le Lun 29 Aoû 2011 - 15:21 par Mister Cyril

LA FIN DES HARICOTS

Est-il admissible pour le gotha des banquiers centraux de s’entendre dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ? Visiblement non, car les oreilles de Christine Lagarde, directrice générale du FMI, ont tinté après qu’elle se soit exprimée à Jackson Hole, haut-lieu de l’Université d’été des banques centrales où elle été invitée au dernier moment à prononcer un discours.

Considérant que « nous sommes dans une phase dangereuse », elle a prodigué des avertissements sans équivoques aux Européens et aux Américains.

Aux premiers, elle a vivement recommandé de rendre obligatoire d’urgence le renforcement des fonds propres de leurs banques, « clé permettant de couper la chaîne de la contagion ». Préconisant d’utiliser tous les moyens, privés et publics, et plus particulièrement le fonds européen de stabilité financière (FESF).

Aux seconds, d’amortir une partie importante du principal des prêts immobiliers en actionnant Fannie Mae et Freddie Mac et de contribuer au refinancement des crédits immobiliers à des taux plus bas, expliquant que « l’heure n’était plus aux demi-mesures et aux atermoiements » alors que les prix des maisons continuent de baisser, tirant la consommation vers le bas et accroissant l’incertitude sur l’économie.

Grands spécialistes du rideau de fumée, surtout lorsqu’il s’agit de leurs banques qu’ils couvent comme des poules, les banquiers centraux n’ont pas spécialement apprécié de s’entendre dire ainsi leur fait et ont vivement répliqué, d’après les envoyés spéciaux. Les déclarations de Christine Lagarde seraient « confuses » et « mal orientées » et ils envisageraient de lui demander de « clarifier ses propos », car la question-clé pour les banques est celle de leur approvisionnement en liquidités, et il faut donc en rester-là. Encore et toujours le même déni.

Il est pour le moins surprenant que ces mises en garde aient été prononcées au nom du FMI, impliquant de s’interroger sur leur signification. L’histoire de La Grande Perdition a déjà été traversée de déclarations hétérodoxes proférées par ceux dont on s’attendait le moins à ce qu’ils les prononcent. Par exemple de grands argentiers et régulateurs de la City, Mervyn King ou Lord Turner. Cela a signalé à chaque fois des moments d’élargissement de la crise et n’est pas résulté de coups de folie individuels.

Les autorités des pays développées planchent depuis quelques jours sur un nouveau sujet et Barack Obama va le premier devoir rendre sa copie au début du mois prochain. Comment conjuguer la réduction à long terme des déficits publics avec une relance à court terme de l’économie ? Avec quels moyens et quels objectifs ?

C’est ce moment-là que choisit la Grèce pour déraper à nouveau sous les projecteurs de La Troïka venue inspecter ses comptes, menaçant de nouveau à elle seule de faire sombrer toute la zone euro, elle-même au bord de l’explosion en raison de ses contradictions internes. « La dynamique de la décision du 21 juillet a été perdue » rapporte le quotidien grec To Vima en attribuant ce constat à une source « proche du dossier ». De fait, les comptes du pays sont à nouveau sortis de l’épure et le montage financier de la nouvelle aide de 159 milliards d’euros bat de l’aile. Les banques ne se précipitant pas pour y participer et les petits pays européens réclamant des garanties.

Il faudra un jour expliquer comment la Grèce – qui contribue si faiblement au PIB de la zone euro – peut à elle seule en menacer la solidité. Et sans aucun doute doute trouver dans les déclarations de la directrice générale du FMI à propos des « chaînes de contagion » que les banques représentent la clé de la compréhension de cette étrange situation.

Sur ces entrefaites, Angela Merkel et Barack Obama se sont concertés samedi dernier par téléphone, et, selon la Maison Blanche « les deux dirigeants sont tombés d’accord sur l’importance d’une action concertée, dont une action à travers le G20, pour affronter les défis économiques actuels et stimuler la croissance et les créations d’emploi dans l’économie mondiale ». Mais aucune indication n’est venue préciser comment cette pétition de principe allait être mise en œuvre. Car il s’agit d’opérer une transgression majeure par rapport à ce qui hier encore était présenté comme prioritaire : la réduction sans tarder des déficits. À laquelle les autorités allemandes continuent en Europe de se cramponner comme à une bouée de sauvetage et les républicains américains comme à la seule chance que les États-Unis retrouvent leur prospérité passée.

Cette volte-face est aussi significative que les déclarations inattendues du FMI à Jackson Hole, où l’événement n’a pas été du fait des banques centrales dont les représentants ont expliqué qu’elles ne pouvaient pas tout faire, sous-entendu qu’elles ne savaient plus quoi faire.

Plus incongrues, mais n’en signifiant pas moins le désarroi qui se répand, on a vu refleurir en France les déclarations sur les spéculations financières anglo-saxonnes et le complot des Américains visant à détourner l’attention sur l’Europe pour mieux masquer leurs propres difficultés. Plus discrètement, François Baroin prononçait l’éloge funèbre de la mesure phare du dernier sommet Merkel-Sarkozy en reconnaissant que le dossier de la taxe sur les transactions financières était vide de tout contenu.

La conférence de Jackson Hole fera date dans les livres d’histoire. L’occasion pour les banquiers centraux d’implicitement déplorer l’incapacité des dirigeants politiques tout en reconnaissant en même temps qu’ils n’ont pas les moyens de se substituer à eux. Que reste-t-il alors à entreprendre, une fois cela admis, sinon de changer de stratégie. Mais laquelle ? En attendant, la confusion gagne du terrain.

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Message le Sam 20 Aoû 2011 - 21:46 par Donald11

Ah ! Ah ! Ah ! Je pouffe ,,, J'aurais du y penser ! AV comme assurance-vie ... Ben non, j'ai pas trempe dans cette escroquerie... C'est quand meme bien vu de jouer au casino sur la mort des gens en appelant ca "Assurance Vie". Ah ! Ah ! Ah !
Par contre, j'ai une assurance deces, car je suis sur de mourir, pour couvrir les frais extorques par les entreprises de pompes funebres en lieu et place de mes enfants.

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Message le Sam 20 Aoû 2011 - 11:25 par Invité



AV comme Assurance-Vie, I presume.
J'avais déjà eu l'occasion de dénoncer ces pseudo assurances-vie qui n'en sont pas puisqu'elles ne vous protègent aucunement de mourir, pas plus qu'elle ne vous protège des conséquences financières de votre décès comme une assurance incendie, vol ou accident puisque vous n'en verrez jamais la couleur. Sous cette désignation se cache en fait un système de rente et d'exonération fiscale dont bénéficient les plus gros patrimoines et payés par tous les contribuables y inclus les plus pauvres; tudieu, qu'on est loin d'une assurance-vie! Ce "produit" dont vous ne bénéficierez jamais est une aubaine pour les banques qui peuvent mettre la main sur le bas de laine des citoyens et gonfler ainsi leurs bénéfices via les commissions prélevées. L'AV présente en outre une grave conséquence pour les Etats, qui voyant cet énorme magot disponible, se dopent au crédit (les bons du Trésor) contribuant largement à leur endettement : la tentation est trop grande d'y puiser aujourd'hui ce qui devrait attendre demain et c'est ainsi que les pays riches sont devenus accros de la dette au point de se faire financer maintenant par les pays pauvres. Tous les pays à qui l'on a mis à disposition des crédits importants se sont endettés : ce fut le cas de tous les pays européens périphériques au fur et à mesure de l'élargissement de l'UE: d'abord la Grèce, l'Espagne, l'Irlande, le Portugal puis les ex-pays de l'est; il n' y a pas de mystère, lors des élargissements, ce sont les concessionnaires qui débarquent en premier, accompagnés des banquiers, suivis par les entreprises du Bâtiment, de la Pharmacie, etc...avant même que le pays cible n'ait entamé un développement, la frénésie d'achats à crédit déferle créant un boom illusoire qui se termine en plan d'économies drastiques. Oui, l'assurance-vie n'est qu'une escroquerie légalisée et comme le dit melody, je refuse d'y participer (ce qui suppose de gérer en direct ses économies sans les banquiers et les appâts de l'Etat).

Foulques

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Message le Ven 19 Aoû 2011 - 11:46 par Donald11

Kesako un(e) AV ?

Enfin, si je dois retenir une chose de l'article, c'est la nécessite de s'abstenir de voter !!! Je me suis pourtant fait taper sur les doigts quand je proposais cette action ... Il est vrai que je ne m'appelle pas Jorion et consorts !!!

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Message le Jeu 18 Aoû 2011 - 13:11 par brusyl

Salut Melody

J'ai lu l'article que tu mets ici à peu près à l'heure où tu l'as posté... Intéressant comme article mais un peu naïf ce me semble.
Voici le commentaire que j 'en ai fait sur le site de Jorion :


Ce mécanisme d’enfermement du salarié dans la logique des marchés avait été magistralement démontré par F. Lordon au moment du vote de la « réforme » des retraites par répartition qui se réduisant comme une peau de chagrin poussent les salariés à se reporter sur la retraite par capitalisation , à savoir assurance-vie, ou encore fonds de pension comme on l’appelle outre-Atlantique .
La question est parfaitement à l’ordre du jour, il ne faut pas en douter : les politiques » de rigueur » annoncées par le gouvernement vont une nouvelle fois s’attaquer au recul de l’âge de la retraite, suivant ainsi les recommandations du FMI à notre pays d’il y a quelques jours

Extraits :
« Mais il y a par-dessus tout que le salariat désormais – et à son corps défendant – mouillé jusqu’aux yeux dans la logique des marchés voit se fermer toute possibilité d’entrer frontalement en conflit avec la finance pourtant l’instance de toutes ses oppressions. Gageons qu’ainsi caparaçonnés de l’indestructible alibi des pensions, spéculation, plus-values et bonus vont devenir autrement plus faciles à défendre que par les anciennes contorsions qui devaient sans cesse inventer de nouvelles histoires racontant les bénéfices pour la croissance de la libéralisation financière. A tous les amis de la mondialisation qui ont vécu pendant trois décennies sur le maigre viatique argumentatif de la « compétitivité » pour opposer une fin de non-recevoir à toutes les demandes de progrès social, ne sera-t-il pas mille fois plus aisé désormais de renvoyer dans les cordes le moindre projet de desserrer l’emprise de la finance en y voyant un attentat à la retraite des vieux ? Et – ce sera le pire – non sans raison. (….) »

« Voilà donc le simplissime secret de ce qu’on pourrait appeler l’économie politique de la financiarisation : à quoi la finance carbure-t-elle en effet sinon… à l’épargne ? Et d’où viendra majoritairement l’épargne une fois les masses énormes des pensions jetées dans la bataille sinon… des salariés eux-mêmes ? Collectivement opprimés à leur frais comme salariés alors qu’ils essayent tous de défendre individuellement leurs intérêts comme pensionnés ! N’est-ce pas là manœuvre d’une suprême rouerie ? – et l’on comprend qu’Henri de Castries se morde l’intérieur des joues pour ne pas hurler de jouissance. La grande, l’immense intelligence stratégique du capital financier c’est de s’être retiré du rapport d’antagonisme frontal pour laisser se refermer sur elle-même la boucle salariale-épargnante et n’apparaître plus que comme un « simple » intermédiaire. Evidemment c’est le « modeste intermédiaire » qui organise tout le jeu, se branche sur sa circulation et se goinfre au passage, mais rien n’est plus simple que de renvoyer les éventuels récalcitrants à la contradiction objective des mandants fracturés, salariés sur-exploités par les pensionnés, pensionnés menacés par les salariés. Sitôt poussé cet ultime, et en fait décisif, verrou de la retraite financiarisée, quel espace resterait-il à des propositions de « réduction de la finance », comment seulement envisager une mesure comme le SLAM dont la finalité est précisément de limiter par voie réglementaire et fiscale la rémunération des actionnaires quand, en bout de ligne, les actionnaires sont les futurs pensionnés ? »
http://blog.mondediplo.net/2010-10-23-Le-point-de-fusion-des-retraites

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Message le Mer 17 Aoû 2011 - 23:03 par Invité

brusyl a écrit:cela pourra être aussi utile en cas de précipitation de l'effondrement, d'aider les crocodiles du marigot financier à quitter un peu plus vite les lieux .
Une idée de plus pour précipiter l'écroulement du Mur de l'Argent (à ce propos, je me demande si Benois XVI, à l'instar de Jean Paul II, ne pourrait-il pas dire "n'ayez pas peur" aux indignés espagnols lol)...

REFUSER DE PARTICIPER AU SYSTEME
Je m’apprêtais à transmettre un billet sur une analyse concernant l’impasse actuelle quant aux méthodes utilisées (jusqu’à maintenant) pour transformer la situation économique, sociale, politique, financière désastreuse que nous subissons. Jérome Grynpas et le Yéti m’ont devancé.

J’ajouterais juste à ce tableau quasi exhaustif des méthodes utilisées pour lutter contre les causes et les effets de la crise qu’en France (mais aussi très certainement un peu partout en ‘Occident’) une partie de l’opposition se joint au concert des pleureuses sur le sort de la dette publique et de la croissance, pour entonner in petto le chant de la réduction irréfragable de ces mêmes déficits.

De l’autre côté de l’Océan Atlantique, ceux que l’on dénommait les « indignés » des États-Unis, les ‘révoltés’ du Wisconsin, n’ont pas pu et ne pourront sans doute pas non plus inverser les rapports de force sur la mise en œuvre d’un plan d’austérité par le gouverneur républicain de l’État, Scott Walker, malgré une procédure inégalée de ‘recall elections‘ (élection ‘rappelée’ par les électeurs insatisfaits) par 9 sénateurs de l’État, les républicains étant d’ores et déjà assurés de conserver la majorité au sénat de l’État du Wisconsin. La loi très réactionnaire sur les syndicats publics et le plan d’austérité drastique resteront donc applicables.

Si on y ajoute donc l’incapacité actuelle des indignés à transformer leurs mouvements en actes politiques, les très fortes mobilisations grecques qui se sont toutes écrasées sur le mur, l’échec des grèves et manifestations à répétition sur la réforme des retraites en France, la récupération réactionnaire du pouvoir en Grande-Bretagne face aux émeutes et même la difficulté des révoltes arabes à traduire en programme politique leurs désirs de justice sociale et de lutte pour une meilleure répartition des richesses, force est de constater que tous les moyens, y compris l’insurrection contre les pouvoirs en place, ont été utilisés avec le résultat que l’on connaît : le maintien et même l’accroissement des politiques d’austérité, le maintien et même l’accroissement des inégalités de répartition de richesses.

On pourrait évidemment souligner, comme le fait Jérome Grynpas, que l’absence de corpus idéologique nuit gravement à la santé des révoltes, tout comme l’absence de ‘front commun’ nuirait gravement à l’efficacité de la lutte elle-même, comme le montre le Yéti. On pourrait aussi souligner que la fabrique du consentement chère à Noam Chomsky et Edward Herman marche à plein régime actuellement, permettant ainsi au système de perdurer plus que de raison. Mais ce serait aussi oublier combien de nouveaux médias (internet, téléphonie portable) ont modifié depuis l’analyse de cette fabrique et que les révoltes arabes, dans un contexte bien plus défavorable que la démocratie américaine, se sont néanmoins jouées de cette usine à gaz là.

On pourrait enfin dire que le système est définitivement trop fort parce qu’il retourne chaque opposition à son avantage, que les citoyens sont tous des veaux et qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent, que seul le système lui-même est en mesure par ses propres agissements à induire les transformations qui précipiteront sa chute (la paupérisation croissante des prolétaires, selon Marx, permettra à la fois d’augmenter l’armée des révolutionnaires et à la fois de créer les conditions d’une crise économique qui emportera le système avec elle) et on n’aura toujours pas épuisé le sujet. Car (du moins en Occident) nous sommes notre propre obstacle pour réussir à transformer le système car nous en faisons partie.

C’est là toute la force de la sphère financière : avoir compris que sa meilleure garantie de survie n’était pas un pouvoir incommensurable mais bien d’intégrer le plus possible d’individus dans les rouages de ses machineries. Si la concentration des richesses n’a rien à envier à l’Ancien Régime, la possibilité d’accéder à la richesse actuellement a été étendue à toute personne désirant participer au système de production et de répartition de celles-ci, certes en préservant les privilèges de ceux qui possèdent déjà mais au moins cette possibilité ne relève plus des seules conditions de naissance ou d’appartenance à un État. Illusion, car la majeure partie de la richesse est concentrée dans les mains des 10 % les plus riches mais l’essentiel est bien de faire accroire que l’accès à la richesse est la chose la mieux partagée : c’est ce que l’on pourrait appeler « la base sociale du système ». Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, l’Assurance Vie (AV) en France est un actif financier détenu par 62 % des ménages, juste après l’épargne sur livret.

Soit 17 millions de ménages et 24 millions d’assurés…

Le fait même que les ménages ‘employé’ et ‘ouvrier’ soient encore minoritaires (environ un tiers) à posséder une AV alors que les ménages ‘cadre’ le sont à 53 % ne signifie pas, malgré cet accès différent selon les classes sociales, que ce type d’actif financier ne s’appuie pas sur une véritable assise sociale : la plus grande progression entre 2004 et 2010 peut être observée parmi les ménages ‘Autres inactifs’ (soit, en gros, les chômeurs) : de 2,5 % à 18,3 %. Par conséquent, dans ce type de système, toute action s’opposant à ses fonctionnements devra, sous peine de subir une force d’inertie au moins égale à celle que l’action engendre, intégrer ceux qui participent à ce système dans l’élaboration et la mise en œuvre de telles actions. Sur un autre aspect (les retraites par capitalisation), Frédéric Lordon avait démontré il y a quelques temps la même logique : « un effet structurel de verrouillage définitif de la libéralisation financière ».

A moins donc de créer des masses de schizophrènes, toute action aura à cœur d »intégrer cette réalité, pour la transcender. Mais comment dépasser un système où toute action d’opposition pourrait conduire à une ‘mutilation’ (‘auto-mutilation’, en fait) personnelle et collective ?

La réponse pourrait peut-être se trouver dans un certain type de mouvements, conduits au 20ème siècle, pour l’obtention de droits ou de libertés élémentaires : l’absence de participation au système.

Deux exemples. C’est par l’absence de participation aux règles ségrégationnistes dans les transports en commun des États du Sud des États-Unis que les partisans du mouvement des droits civiques ont eu gain de cause, politiquement, quant à la reconnaissance de ces mêmes droits civiques. Et c’est aussi par l’absence de participation (la ‘non-coopération’, selon Gandhi) au système de consommation de coton importé que les Indiens ont porté le fer contre le colonialisme anglais (mais aussi en allant chercher le sel directement à la mer, afin d’éviter les taxes anglaises).

Dans les deux cas, cette absence de participation aux systèmes, l’un ségrégationniste, l’autre colonialiste, a fait s’effondrer progressivement ces deux systèmes, ce qui n’enlève en rien la radicalité des actions menées ni même parfois les rapports de force visant à (dé)montrer la violence intrinsèque de ces deux systèmes. S’extraire des systèmes permet donc de ne plus jouer selon les règles du jeu que d’autres ont définies : cela permet de sortir de la dialectique infernale victime/bourreau et de mettre en avant les logiques mortifères et vicieuses des systèmes ainsi visés par la ‘non participation’.

Concernant la crise actuelle, 2 constats peuvent être faits :

1/ le système politique (en démocratie) a produit la dérégulation du secteur financier, l’a sauvé de la faillite et refuse obstinément ne serait-ce que réfléchir aux possibilités de réguler à nouveau la sphère financière. La consanguinité sociale, le partage de valeurs et d’intérêts identiques, le conformisme, etc. font qu’en dehors des partis politiques dits ‘extrêmes’ (dont les solutions proposées sont aussi ‘extrêmes’ qu’inopérantes sur le système financier), partis au pouvoir ou partis d’opposition se refusent d’affronter radicalement la crise financière. Les élections perdent peu à peu leur sens, à savoir pouvoir trancher entre diverses politiques publiques, puisque les gouvernements élus continuent les politiques menées par les gouvernements battus.

2/ « la base sociale du système financier » permet à celui-ci d’être ‘alimenté’ régulièrement en épargne et surtout de replier les individus sur leurs seuls statuts sociaux, à l’encontre même de leurs ‘désirs’ politiques.

Plus cette base sociale sera large et plus difficile sera la tâche du système politique à réformer le système financier puisqu’en démocratie, c’est la majorité qui décide : dès lors que la majorité se confond avec celle de la base sociale du système financier, celui-ci se verrouille sur lui-même. Pire, celui qui participe à ce système tire profit des malheurs des autres puisque selon un chercheur, « Les contrats d’assurance vie en euros et fonds en euros des contrats multi-supports offrent jusqu’à 4,5 % de taux de rendement sur lesquels les compagnies d’assurance sont déjà allées chercher des frais de gestion. Pour offrir de tels taux, ils ont dû acheter des papiers obligataires plus risqués. Il n’y pas de rendement sans prise de risque. Il y a aussi le jeu de l’État qui est à la fois juge et partie : d’un côté, il encourage l’épargne en assurance vie au travers d’avantages fiscaux et de l’autre une partie de l’assurance vie est investie en bons du trésor français qui est une façon pour l’État de se financer. C’est le mécanisme d’une bulle. ».

Très clairement, la stabilité ou l’augmentation des rendements offerts dépendent donc des difficultés d’autres pays quant à leur dettes (la Grèce par exemple) mais aussi des avantages fiscaux consentis par l’État pour capter cette épargne, soit autant de recettes en moins générant autant de déficit budgétaire supplémentaire, générant ainsi autant de profits et de rendements pour les épargnants, etc. Participer à ce système donc, c’est aussi, involontairement ou non, contribuer à participer à un système de prédation.

Concrètement, les actions d’absence de participation proposées seraient les suivantes :

- non participation (abstention, vote nul, vote blanc) aux élections tant que des mesures (cf. plus bas) permettant de libérer le politique du carcan financier ne seront pas intégrées dans les débats et les programmes politiques. Si c’est le cas, le citoyen reste libre de déterminer parmi les partis qui proposent de telles mesures son choix politique ;

- retrait ou arrêt d’alimentation des AV qui alimentent un tiers de la dette française, pour un placement sur un compte courant ou sur de l’épargne réglementée (dont l’objet est de financer des actions d’intérêt général, comme le Livret A avec le logement social), tant que les mesures permettant de juguler la spéculation ne seront pas prises.

Quant aux mesures proposées, elles seraient les suivantes :

1/ stopper radicalement la spéculation et redonner au politique la capacité d’élaborer les choix de politiques publiques, sans être sans cesse sous la pression des marchés : interdiction des paris sur les fluctuations des prix

2/ interdire l’existence légale d’espaces financiers où le droit ne peut plus accéder : interdire les transactions financières avec les paradis fiscaux

3/ stabiliser le système monétaire, qui est à la dérive depuis 40 ans et qui permet non seulement les paris sur les monnaies mais aussi que la concurrence exacerbée entre pays/monnaies ne produise pas autre chose que la montée des tensions financières (bulles, inflation, etc.) et nationalistes : système monétaire de type bancor (au niveau mondial ou européen)

Ces actions et ces propositions permettent de réconcilier le citoyen et le bourgeois. Elles sont simples à comprendre : refuser de continuer à participer avec les mêmes règles. Elles peuvent se mettre en œuvre immédiatement et selon les capacités propres à chacun. Ces mesures sont universelles, tant pour les pays concernés qu’indirectement pour les pays qui subissent les effets de leurs absences (refus d’une solution ‘nationale’ ou nationaliste). Elles se fondent sur des principes simples : refuser un système basé sur la prédation financière, refuser l’assujettissement du politique au financier, condition sine qua non au débat démocratique (sur lequel les opinions personnelles de chacun restent évidemment légitimes). Elles sont simples à mettre en œuvre : signer un manifeste public et agir individuellement. Elles sont légales. Elles sont sûres : à l’inverse de ce que prônait Cantona, les individus ne retirent pas l’argent du système financier (problème de sécurisation des actifs). Ils le transvasent sur un compte à vue non rémunéré (afin de ne pas reproduire les tares mêmes du système de prédation) ou sur de l’épargne réglementée. Elles allient la responsabilité individuelle et l’éthique de conviction. Elles sont pacifiques mais aussi radicales : le retrait des assurances-vie pourrait contribuer à l’effondrement du système financier, ainsi que l’abstention pourrait profiter aux extrêmes pour qu’elles parviennent au pouvoir. Mais dans les deux cas, avec les mêmes règles du jeu, n’aurons-nous pas de toute façon et l’effondrement et les extrêmes au pouvoir … mais en y ayant participé ?

Ces mesures ne préjugent pas des orientations des politiques publiques dont seuls les citoyens auront à choisir, par le biais de leurs représentants désignés, lors d’élections ou lors de référendums. Mais une fois ces mesures prises, alors on pourra aborder concrètement les questions suivantes (entre autres) : la richesse (sa création, sa répartition, sa nature), le travail, la fiscalité, les déficits, la propriété, …

PS : pourquoi les AV et pas d’autres actifs financiers ?

En premier lieu parce que c’est l’actif le plus répandu après l’épargne sur livret. C’est donc le fait qu’il fasse ‘base sociale’ qui est important. L’épargne réglementée, du fait du financement d’actions d’intérêt général, ne peut être concernée, sans compter que ses montants sont plafonnés.

Le second point est éminemment en lien avec la question de la dette publique puisqu’une part majoritaire des contrats sont en euros, au travers des obligations d’État. Or, à travers les obligations, c’est tout le système de mise en coupe réglé des États par la sphère financière qui est abordé, sans compter l’aspect de prédation qui en est généré. Le dernier point tient à la fiscalité de l’AV, fiscalité favorable, qui contribue par ailleurs à des rentrées moindres pour l’État, générant ainsi des déficits budgétaires récurrents, donc ‘structurels’, créant ainsi une ‘rente perpétuelle’.

Avec l’AV, on est donc au coeur du système financier. Et en plein dans sa « base sociale ». Mais aussi pleinement dans les questions qui relèvent du politique.

http://www.pauljorion.com/blog/?p=27644#more-27644

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Message le Dim 14 Aoû 2011 - 13:24 par brusyl

merci Foulques pour cet article... je ne l'avais pas lu mais en avais lu d'autres sur "le temps" qui débitaient aussi à la tronçonneuse.
Les Suisses sont furieux car leur monnaie est sur-valorisée ce qui pénalise leurs exportations (et attire les travailleurs frontaliers...) En même temps, si tu supprimes le système financier, tu supprimes l'activité la plus rentable de l'économie de ce pays... dur dilemme !

Je parlais de Cohen hier, visiblement je ne suis pas la seule à avoir remarqué sa propagande omniprésente sur les media...
Confert cet article


Élie Cohen, l’unique économiste de France

Publié le août 13, 2011 par Vogelsong

“C’est une crise particulière, c’est une crise financière” E. Cohen le 12 août 2011 sur France Inter

Incarnant parfaitement la crise, E. Cohen, économiste, membre du conseil d’analyses économiques, est en rotation permanente dans les grands médias depuis que les marchés frôlent l’apoplexie. La France manifestement ne dispose d’aucun autre économiste, expert, penseur, pour analyser l’emballement qui touche la sphère financière. Il n’y a pas de hasard dans l’omniprésence d’E. Cohen sur les plateaux. Il fait figure de didacticiel en économie financière. Mais en pratique, il n’explique rien, survole les causes tout en traçant la voie de la rédemption du système d’accumulation en écho aux gouvernements. Il tente, tout en les critiquant pour leurs impérities, car lui est un scientifique, de préparer le terrain aux réformes. Il est le héraut de l’austérité dictée par le messie marché. Avant de raser le péquin, E. Cohen l’onctueux, explique le monde, à la fois péremptoire et jovial.

Invité dans l’émission du service public “C dans l’air” le 11 août 2011, E. Cohen affirme que les marchés n’ont rien à voir avec l’explosion de la dette publique qui frappe les pays occidentaux. Thématique orthodoxe, présentant les bourses, les spéculateurs, les marchés comme des agents informatifs qui alertent sur les incuries dans l’économie réelle, et mettant en lumière la bonne gestion. Sans nocivité, d’une neutralité absolue, ils n’auraient donc aucun impact sur l’économie, la vie, le chômage, les plans sociaux, la course au profit, le réflexe spéculatif. Les marchés sont là, depuis la nuit des temps et la spéculation serait “un phénomène naturel” expliquera-t-il sur France Inter le 12 août 2011. La mission de cet expert, bien aidé en cela par le faire-valoir, grand adepte du “monde qui s’accélère”(une expression qu’il peut repeter quatre fois au sein du même monologue) P. Dessertine qui osera un “les marchés attendent un signal politique”, consiste à banaliser les crises financières et dédramatiser le chaos. Comme “insiders”, ils jargonnent juste en deçà de la limite du compréhensible pour faire entendre qu’il est irrationnel de prétendre à l’irrationalité des marchés financiers. Bonnes gens dormez tranquille.

E. Cohen a manifestement un problème avec la notion de causalité. Affirmer que la sphère financière n’influe pas sur les comptes publics revient à nier toutes les interactions du monde économique, des effets en cascades, induits, indirects, et psychologiques. Notions primaires abordées durant l’année de terminale ES (série économique et sociale), et bien explicitées lors des deux premières années de Sciences économiques. Assommer le citoyen de phrases lénifiantes, en oubliant les rudiments de la matière tient lieu de pédagogie dans les médias dominants. E. Cohen feint d’oublier les restructurations d’entreprises pour motifs boursiers (souvent mises en place par des établissements bénéficiant d’avantages fiscaux). Mais aussi les plans “sociaux” épongés par les deniers publics. Peccadilles que le grand économiste passe par pertes et profits. Il omet les effets psychologiques dévastateurs sur le corps social dans l’impérative compétitivité qui n’a d’autre ressort bien souvent que le rendement des actions. Des effets dévastateurs qui ont un cout social, supporté par l’État. Car toute son énergie se focalise sur la réhabilitation de la finance. Et il en dépense.

Au milieu de la récitation des ouvrages d’ingénierie financière du maitre de conférence, on décèle quelques approximations. Tout en déclarant que la “spéculation est un phénomène naturel”, il expliquera narquois à l’adresse des contempteurs du système, trois phrases plus tard, que « la financiarisation c’est nous qui l’avons voulue ». Pour l’expert, il s’avère urgent de trancher entre l’immanent et le sollicité, l’imparable et le choisi. Il en va de la survie de la notion même de Politique et de choix de société. Il en va aussi de sa cohérence intellectuelle. E. Cohen, chercheur au CNRS, dégaine des réponses à géométrie variable, dans la lignée des fast-thinkers dont s’amusait P. Bourdieu. Il ne s’attache pas à éclairer le citoyen en toute neutralité, mais à lui inculquer sommairement l’idéologie de marché tel un vulgaire chargé de communication.

Critiquer les actions du gouvernement en matière de finances publiques tout en concluant sur d’identiques préceptes d’austérité permet de squatter les plateaux, de parfaire sa surface médiatique. Dans cet univers paresseux sans remise en cause, sans droit de suite. E. Cohen y élucubre depuis vingt ans la financiarisation heureuse. Cesser de l’inviter serait reconnaître le fourvoiement. Alors, on convie ad libitum le jovial pédagogue bardé de diplômes et bouffi d’assertions. Dont l’une d’elles est la certitude d’être de centre-gauche…

http://piratages.wordpress.com/2011/08/13/elie-cohen-l%E2%80%99unique-economiste-de-france/

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Message le Sam 13 Aoû 2011 - 18:55 par Invité

J'ai lu encore plus saignant ce matin, issu d'un interview d'un économiste suisse paru sur le journal suisse Le Temps!
Venant d'un Suisse, refuge multi-séculaire de l'argent trouble, grande lessiveuse devant l'Eternel, ça vaut son pesant de ...chocolat!


CRISE "Il faut laisser les Etats et les banques faire faillite"

Le gourou de la finance zurichoise Marc Faber estime qu'une faillite des banques et des Etats ne signifierait pas la fin du monde mais permettrait au contraire de repartir sur de bonnes bases.

11.08.2011 | Propos recueillis par Daniel Eskenazi | Le Temps



Le Temps : Les marchés ont dégringolé. Comment analysez-vous la situation ?

Marc Faber : Ils sont très survendus à court terme. Je m'attends à un rebond, puis à un nouveau ralentissement dès octobre ou novembre. Le S&P atteindra environ 1 100 points. Le troisième volet du programme d'assouplissement monétaire devrait ensuite être lancé [dit "QE3"].

Le dollar ne cesse de dégringoler. Anticipez-vous sa fin ?

Oui, j'ai toujours pensé que la valeur terminale du dollar était zéro, car le gouvernement, le Trésor et la Réserve fédérale n'ont aucun intérêt à maintenir un dollar fort. Depuis 1913, année de création de la Fed, le billet vert a perdu 97 % de son pouvoir d'achat. Sur le long terme, il a été faible par rapport à la grande majorité des autres devises, tout comme la livre sterling. La fin du dollar ne se produira pas du jour au lendemain, elle sera graduelle.

Croyez-vous aussi à la fin de l'euro ?

Je n'en ai aucune idée, car il s'agit d'une décision politique. Aussi longtemps que l'Allemagne a la volonté de soutenir la Banque centrale européenne et de financer le fonds de stabilité, l'euro survivra.

Aux côtés de la Grèce figurent le Portugal, l'Irlande, l'Espagne et l'Italie. Devrait-on aussi laisser ces pays faire faillite comme vous le préconisiez avec la Grèce ?

Oui, même si cette solution est douloureuse. Cela ne me gêne pas que des assurances, des gouvernements et des banques ayant acheté des obligations de la Grèce perdent de l'argent. Si certains pays font faillite, ils entraîneront les banques avec eux. Mais laissons ces établissements faire défaut tout en protégeant les épargnants. Ce choix est nettement meilleur que de sauver les banques avec l'argent du contribuable et de se rendre compte deux années plus tard que les banquiers reçoivent des bonus record. Il faut punir les banquiers ! Le secteur financier est devenu bien trop gros par rapport à l'économie réelle. A mon avis, le secteur financier doit s'occuper de garder l'épargne des gens et de la prêter à d'autres. Les banques ne devraient pas s'occuper de trading. Est-ce que le sauvetage des banques aux Etats-Unis a apporté quelque chose à l'économie ? Non.

Les nouvelles règles de Bâle III [qui préconisent de tripler la part des fonds propres bloqués par les établissements bancaires des pays du G20 d'ici à 2013] suffiront-elles à stabiliser le système bancaire international ?

Ces nouvelles règles sont bonnes, mais le timing est mauvais. Il aurait fallu les introduire il y a dix-quinze ans et les assouplir maintenant. Or les gouvernements n'ont rien fait durant ces dernières années, et maintenant que les banques devraient être encouragées à prêter de l'argent, ces réglementations les en empêchent. Au lieu d'être proactifs, les Etats sont réactifs. En fait, le problème n'est pas tant le manque de réglementations que les politiques monétaires beaucoup trop laxistes qui encouragent la spéculation. Il serait mieux d'avoir des politiques plus restrictives avec des taux d'intérêt plus élevés que des gouvernements qui ne cessent d'augmenter leurs dépenses et de baisser les taux.

Beaucoup d'analystes s'inquiètent encore d'un éclatement de la bulle immobilière en Chine. Vous n'y croyiez pas l'an dernier. Est-ce toujours le cas ?

Les gens ne réalisent pas que la Chine a une population presque équivalente à celles des Etats-Unis et de l'Europe combinées. Il peut donc y avoir une bulle immobilière dans une ville, voire dans une province, tandis que dans celle d'à côté la situation est normale. Une bulle se définit par des taux d'intérêt bas, des liquidités excessives qui sont investies dans l'un ou l'autre secteur. Selon cette définition, il existe une bulle en Chine, mais son ampleur n'est pas facile à estimer. Car, contrairement à ce que l'on observe dans les économies occidentales, les Chinois n'empruntent pas beaucoup d'argent quand ils achètent des appartements. Ils paient l'essentiel en cash. Pour mémoire, lorsque la bulle immobilière a éclaté à Hong Kong et que les prix ont chuté de 70 %, personne n'a fait faillite. L'endettement des gens était très faible, tout comme celui des agences immobilières.

Investissez-vous en Chine ?

Non, cela ne m'intéresse pas, même si je reste optimiste sur la Chine. J'estime que la moitié des entreprises cotées sont frauduleuses. Je préfère être exposé à la Chine via Hong Kong, où des entreprises paient des dividendes de 5 à 6 %. Le risque de perdre de l'argent est faible. De plus, en cas de problèmes, le dollar de Hong Kong peut toujours être réévalué par rapport au dollar [américain].

Certains tablent sur la fin du monde et l'éclatement du système financier international. Ne va-t-on pas plutôt vivre une décennie morose comme dans les années 1970 ?

Peut-être. Nous aurons une croissance très faible dans les économies matures, avec une perte de confiance des investisseurs, des crises à répétition. Les gens ne trouvent plus d'intérêt à investir dans des actions. Ils ont vu les excès du système bancaire, des managers et ont perdu beaucoup d'argent. Un jour ou l'autre, je suis persuadé que nous devrons reconstruire notre système sur de nouvelles bases.>>

A propos de l'auteur:
<<Docteur Catastrophe

Marc Faber est un analyste et entrepreneur suisse connu pour ses prédictions catastrophistes – il est surnommé Dr. Doom. Il tient un blog et publie une lettre financière mensuelle : "Gloom, Boom & Doom".>>


Nul doute que de plus en plus de personnes souhaiteront qu'on abandonne les thérapies sur le mourant, qu'il est inutile de faire souffrir tous les peuples de la Terre pour prolonger l'agonie inéluctable de ce système financier avec ses baronnies; il est donc temps de commencer à échafauder les plans d'une nouvelle construction! A la vitesse d'évolution du cancer, il n'est pas interdit de penser que nous verrons peut-être cette nouvelle ère.

Foulques le rouge

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Message le Sam 13 Aoû 2011 - 17:32 par brusyl

F.Lordon se rallie au Foulquisme

Triple ha ha ha !
Et un de plus ! cela marche fort : tu as gagné une secrétaire (je tape vite et sans trop de fautes quand je fais attention... mais pas femme de ménage hein, cela devient trop risqué) et un belle vitrine intellectuelle en la personne de Lordon.

Je propose donc, maintenant que l'on est trois, que l'on fonde en France le parti que projetait Orlov, le soviéto-américain :" le parti de l'effondrement".

Quant à la fin du capitalisme, dévoreur de lui-même, je crois, au moins au sein de ce forum (la preuve par trois que ce lieu réunit la quintessence de l'intelligence française) que deux autres personnes l'ont prévu depuis un certain temps : ma modeste personne (cela fait trois ans -au risque de passer pour une idiote- que j'observe comment la gangrène progresse mais Dieu que c'est lent ! ) et Mister Cyril (qui persuadé de la chute imminente du système a rangé au placard son foulard rouge, ses pancartes et ses réunions de comité)

J'ai cru à une insurrection dans notre pays (au moment de la loi sur la réforme de l'université puis sur celle de la retraite) , je n'y crois plus...
C'est pour cela que la position de Lordon m'étonne un peu aussi : autant le développement de son analyse est factuelle et argumentée, autant la dernière partie me semble plonger dans une utopie consolatrice.

Les français croient encore trop à la politique, n'ont pas encore assez conscience de la dégénérescence de notre démocratie : à mon humble avis, rien ne se passera avant l'élection présidentielle de 2012, n'oublions pas qu'ils se disaient prêts à 60% de donner leur voix à DSK !
Après cela, si le nouveau pouvoir installe une politique d'austérité injuste, cela peut se faire, cela pourra être aussi utile en cas de précipitation de l'effondrement, d'aider les crocodiles du marigot financier à quitter un peu plus vite les lieux . Et tant qu'on y est, ceux des medias aussi : le discours incessant d' Elie Cohen est en ce moment hallucinant par son refus de sortir de sa logique libérale pour considérer les véritables causes de ce clash , son plaidoyer pour l'imposition d'une "camisole" budgétaire pour tous les états européens, condition sine qua non d'une reprise de la "croissance"

mais d'ici, là, comme le dit Orlov, le meilleur moyen de ne pas gaspiller son temps et de préserver son intelligence est de se désintéresser du débat politique (désolée Melody, je suis d'accord sur ce point avec Mister... ce qui ne veut pas dire que je n'irai pas mettre mon bulletin dans l'urne l'an prochain histoire, de participer au grand nettoyage)

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Message le Sam 13 Aoû 2011 - 12:13 par Invité

brusyl a écrit:

Le néolibéralisme,
régime du surendettement généralisé

..µ C’est sous cette perspective qu’il est plus judicieux de reformuler le problème général de la dette – mais évidemment en de tout autres termes : la mondialisation néolibérale va périr par la dette parce que, à l’encontre de l’idée reçue qui le présente comme la raison économique même, le néolibéralisme est fondamentalement le régime économique du surendettement généralisé.
Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré. A l’évidence, c’est cette dernière hypothèse qui tient la corde, ... Soit, sur les ruines, enfin tout rebâtir.
J'avais lu ce texte de Lordon, égal à lui-même, mal remis de la fin des vacances, il communique son envie d'aller se pendre; à déconseiller aux désespérés!
J'avais fait le même constat que lui il y a 10 ans déjà quand aux résultats de la droite française sur la gestion calamiteuse des deniers publics car à 2 reprises la Gauche avait redressé les Finances que la Droite avait sabordées; droite qui prétextait la chance de la Gauche mais la répétition m'avait amené à conclure que ce n'était pas un facteur chance mais une conséquence de la politique de nos réactionnaires français qui n'ont pourtant de cesse de prétendre que la Gauche est dépensière et eux de bons gestionnaires, les chiffres montrent l'exact contraire comme vous avez pu le voir sur les graphes publiés par le Monde cette semaine sur la période 1981 à 2010 qui a comporté 2 crises financière en 1987 et en 2000. autant pour la Gauche, on voit un peu à quoi sert ses dépenses (plus de social) autant on se demande où vont les ponctions massives sur le social (chômage, retraite, santé), les multiplications de taxes à la consommation, les ventes des bijoux de famille tout en creusant un gouffre de dettes: ces cadeaux doctrinaires vont enrichir sous forme de réductions d'impôts, de commandes superflues ou de subventions les amis et amis des amis en échange de promesses d'embauches potententielles : ce sont des dons dont les généreux pourvoyeurs attendent des remerciements et qq menus avantages tels que le placement d'un neveu, une usine dans la circonscription, des soutiens financiers de campagnes électorales pour des centaines de millards. Donc j'avais déjà fait ce constat avant la défaite de Jospin.
Une parenthèse pour souligner les propos contradictoires et ambigus de Lordon sur l'Europe qu'il défendait lors du débat sur la démondialisation et qu'il pourfend ici directement et indirectement via son speech contre le fédéralisme: Pas clair Frédéric.
Enfin et surtout, je souligne sa conclusion que Sylvie ne manquera pas d'identifier comme un plagiat de mon propre discours, car je lui avais prpphétisé, contre le docteur Maboul alias Elie le chieur, que la fin du Capitalisme viendrait de ses excès et non d'une insurrection que Fred retiens maintenant comme l'hypothèse la plus vraisemblable aujourd'hui.
En un mot, je n'ai appris qu'une chose: F.Lordon se rallie au Foulquisme.

Foulques le magnifique

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Message le Sam 13 Aoû 2011 - 11:02 par Invité

Comme d'hab magnifique texte de Lordon, clair et incisif.
Sur Médiapart, suite à l'article de Plenel, la résistance commence à s'organiser :
http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-maillard/110811/pour-un-appel-citoyen-contre-la-dictature-financiere

Les indignés espagnols vont faire une marche sur Bruxelles à travers l'Europe pour protester contre la dictature financière. Le peuple est en mouvement, la conjonction de toutes ces initiatives citoyennes redonne de l'espoir

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