Les métaphores footballistiques font de médiocres politiques économiques

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05042010

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Les métaphores footballistiques font de médiocres politiques économiques




Alexandre Delaigue

http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2010/04/05/1705-les-metaphores-footballistiques-font-de-mediocres-politiques-economiques

La métaphore footballistique est à la mode en ce moment parmi les commentateurs économiques. Il y a ceux qui s'inquiètent de voir l'Europe "aux portes de la deuxième division". Le jeu a été lancé par le ministre de l'économie allemand, Wolfgang Schauble, qui suite aux remarques de Christine Lagarde sur la contribution allemande aux déséquilibres macroéconomiques de la zone euro, les a comparées à celles d'un supporter de football qui pour voir son équipe favorite obtenir de meilleurs résultats, souhaiterait voir les meilleures équipes plus mauvaises. Ces métaphores de la compétition sportives sont familières : elles ouvrent la porte à la double rhétorique de l'obsession de la compétitivité et celle de la "réforme".

La première étape de cette rhétorique consiste à mesurer le succès économique d'un pays à l'aune d'un indicateur majeur : l'excédent commercial. La "compétitivité" est avant tout une resucée du mercantilisme, mesurant à sa capacité à exporter la performance économique d'un pays. On admire ceux qui ont un excédent commercial, et les déficit commerciaux sont le symptome d'un problème à traiter.

Et le problème doit toujours être traité de la même façon : il faut "changer", faire les réformes "courageuses" que ceux qui ont un excédent commercial ont su mener. Il faut aller sur le chemin de la vertu salvatrice, et imiter le succès de ceux qui ont les meilleures performances. Le fait que tout cela soit intégralement contradictoire avec l'analyse économique n'a pas d'importance : nous sommes dans un discours idéologique, parfois moral, jamais pratique. Nous sommes insuffisants, nous devons nous corriger. Dans le cas d'une compétition sportive, ce discours a un certain sens; la performance d'une équipe de football se mesure à un étalon unique, sa capacité à remporter des victoires, ce qui implique sur le long terme de mieux jouer que les autres au même sport que ceux-ci. Sauf que l'économie ne fonctionne pas comme cela. La prospérité d'un pays se mesure à celle de ses habitants, et dépend uniquement de la capacité de ceux-ci à se fournir des choses utiles. La prospérité économique ne repose pas sur la compétition, mais sur des interdépendances.

Les interdépendances signifient par exemple que pour que certains connaissent des excédents commerciaux, il faut que d'autres connaissent des déficits commerciaux; que pour que certains épargnent, il faut qu'il y en aient d'autres qui consomment plus que leur revenu; que pour une vente, il y a nécessairement un achat. Et que si quelques-uns sont spécialisés dans un type d'activité, il faut que d'autres soient spécialisés dans d'autres activités. Si tout le monde fabrique la même chose, tout le monde va manquer des mêmes choses. Cela peut sembler évident lorsque c'est exprimé de cette façon; les conséquences de ces idées simples sont pourtant rarement comprises.

Cela implique par exemple que si un pays connaît une crise d'endettement extérieur excessif, comme la Grèce aujourd'hui, c'est qu'il y a quelqu'un quelque part qui est son exacte contrepartie en accumulant des excédents extérieurs excessifs. Un solde extérieur excédentaire est, tout comme un solde déficitaire, le symptome d'un problème. Mais c'est là que le discours moral entre en jeu : celui qui connaît un déficit est caractérisé comme ayant le problème, tandis que celui qui a un excédent excessif peut se targuer de sa "vertu" et expliquer que si tout le monde agissait comme lui, tout le monde s'en porterait mieux. Oubliant que ce n'est tout simplement pas possible : si ceux qui sont en déficit se rééquilibrent, cela ne peut que passer par la réduction d'excédents ailleurs. C'est très exactement la situation dans laquelle se trouve l'Europe actuellement : l'incapacité, sous la pression idéologique du discours de la "réforme courageuse", des allemands à reconnaître qu'ils sont une partie du problème, au même titre que la Grèce.

Le discours de la réforme douloureuse est pernicieux parce qu'il suppose que dès lors que l'on mène des réformes "désagréables" c'est forcément un signe de vertu. Il y a probablement une dose d'esprit judéo-chrétien mal assimilé dans cette considération, selon laquelle c'est par la souffrance et l'ascétisme que l'on se rapproche du paradis. Et il est exact que l'Allemagne a entrepris toute une série de réformes particulièrement douloureuses, largement orientées vers la compétitivité des entreprises exportatrices nationales. Mais pour quel résultat? Le bilan de l'économie allemande de la dernière décennie n'a rien de brillant et d'exemplaire. L'essentiel des gains péniblement obtenus à coup de modération salariale pour accroître les exportations a disparu en un an lorsque le commerce international s'est effondré sous l'effet de la récession. Qu'on ne s'y trompe pas : la raison principale pour laquelle la France a mieux résisté que l'Allemagne à la crise, c'est précisément qu'elle n'a pas mené la stratégie et les réformes allemandes. C'est le grand problème des stratégies mercantilistes : elles soumettent un pays à la bonne volonté du reste du monde pour acheter ses produits. La seule façon dont l'Europe pourrait être "plus allemande" est d'accroître son solde extérieur dans son ensemble. Mais cela dépend de la bonne volonté du reste du monde, qui lui aussi cherche à accroître le sien; ce n'est pas gagné.

Le discours de la "réforme douloureuse" comporte toujours sa comparaison : il faut faire "comme untel". Ha, si nous avions la flexibilité du marché du travail américain, la puissante industrie allemande, nous serions... Quoi, au fait? ce qui caractérise les pays riches, c'est d'être à la fois très similaires et très différents. Comme le rappellent Rodrik et Hausmann, le développement économique est avant tout un processus d'auto-découverte. Un mécanisme par lequel des pays, ou des individus, ont la possibilité par essai et erreur de découvrir les spécialités qui leur permettront de s'insérer parmi les autres. Ce processus ne fonctionne que lorsque l'on sait à l'avance que la destination n'est pas connue, mais va devoir être découverte. Il est paralysé lorsque l'idéologie de la "réforme" indique d'emblée la direction à prendre. A trop déplorer que nous ne soyons pas assez "comme les autres", nous oublions deux choses : premièrement, que le succès des "autres" n'est pas si grand que cela et implique des coûts. Et deuxièmement, cela ne conduit qu'à un regard déprécié sur ce que nous sommes, empêchant d'identifier ce qui peut déterminer notre propre succès et les domaines dans lesquels nous ferions mieux de ne pas nous avancer. Nous échouons lorsque nous soutenons des Bull à bout de bras pour avoir notre propre IBM (et pour constater que finalement, IBM n'était pas tant que cela l'exemple à suivre). Nous réussirons lorsque nous seront capables de regarder sans complaisance, mais avec lucidité, ce qui nous rend spéciaux.

Et après tout, cela vaut aussi en sport. Nous nous souvenons plus de l'étincelante équipe de Hollande des années 70, que des équipes qui l'ont battue en coupe du monde. Notre admiration pour les All Blacks va bien au delà de son palmarès. Ce qui dure, ce ne sont pas tant les succès que les identités.
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Message le Mar 6 Avr 2010 - 17:01 par Donald11

Ben oui mais dans une societe qui passe son temps a commenter du foot a la teloche, pas etonnant que la semantique footeuse prenne le pas sur la litterature ... C'est bien connu, l'economie, c'est simple comme un ballon ... de foot !!!
Finalement, tout ca, c'est la faute aux footeux de merde judeo-cretins ...!!!

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Message le Mar 6 Avr 2010 - 13:51 par Mister Cyril

Le foot???? sport de PD!!!

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